23 juillet, 2010

Taoufik Ben Brik

Classé dans : — eldzayer @ 16:33

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Taoufik Ben Brik : « L’Etat raconté à mes enfants »

Qu’est-ce que l’Etat ? L’Etat cet hydre qui broie les pauvres gens, le second pays et la tribu des Bidouns, le tiers-Etat et les Avatars. L’Etat ce paillard repu qui se repaît de la faiblesse, de la maladie, de l’ignorance et de la laideur de mon peuple mortel. L’Etat clan des puissants, des riches, des notables, des beaux, des sains, des instruits… Des Aryens, des Saoudiens, des Immortels. L’Etat ou la guerre des vautou(rs) sur les vauriens, les kurdes, les Gazaouis et tous les Sahraouis de Carthage, ce little Tel Aviv maghrébin. Qu’est-ce que l’Etat si ce n’est qu’un poste de police,  un tribunal et une prison.Qu’est-ce qu’un poste de police si ce n’est un château fort où grouillent des gardes-chiourmes armés jusqu’aux dents, méchants et qui t’en veulent à mort pour une raison, la raison d’Etat. Ils se nomment tous PERSONNE. Personne comme Rached Foughali, le chef de poste de police d’El Manar II, ce chef en personne qui m’a déshabillé de ma dignité, m’a mis les menottes dans les mains, par derrière et qui de sa bouche m’a fait entendre des mots orduriers : tahan (cocu), miboun (tapette), mkatter min zboub l’cleb (fils de sperme de chiennes)…- Qui es-tu fils et petit fils de chiens pour évoquer Rabi Ben Ali ? Baisse les yeux, rat d’égout… On a la liste de ceux qui t’ont baisé… Tu oublies d’où tu viens ? De Jerissa, un bled de mineurs et de Zwafras (ouvriers). Tu fais honte à ton oncle Ammar (ancien député et fervent défenseur de Ben Ali)… Tes maîtres Sarkozy, Obama et El Jazira ne te seront d’aucune aide ici…- Ici, c’est l’au-delà de géhenne. Ici, t’es rien. Je ne suis (pas) personne.Le cou plus tanné que le cuir d’une crosse de fusil pris dans une cravate rouge pied de pigeon, le buste sanglé dans une superbe chemise en drap blanc-farine, costume noir italien, souliers en cuir de chez un bottier anglais, teint doré comme le blé de juillet, cheveux noirs corbeau, yeux de biche, lèvres charnues à la Sophia Loren, visage rond lunaire, Rached Foughali, le chef du poste de police, ressemble à une femme. Mais laide. Et bête comme un poisson rouge. J’aurai tant aimé le serrer fort dans mes bras (menottés) et faire pénétrer ma langue brulante dans sa bouche rouge bien dessinée pour qu’il sente mon ardeur. Je me suis ressaisi. Que vont-ils penser de lui ? Qu’il est une tantouse ? Mais, on s’enfout, Rached, n’est-ce pas ?! Tant qu’on prend pied.

Au tribunal, à Bab L’bnet, la porte des filles, c’est Bombay. L’Inde surpeuplé. On y entre les yeux bandés et on ressort les yeux sortis de leurs orbites. Sans accusé. Sans procès. Sans verdict. Coupable condamné. Murs noircis, plafond sombre, vitres aveugles, parterre de crasse, lumières blafardes calfeutrées. Policiers en tenues de combat noires, les aigles noirs, avocats en robes noires, juges en redingotes noires. Un film noir. Kafka en noir et blanc, sans couleur. Il fait nuit noir. Deuil noir. L’air pourri, tropical, malade. Ca pue l’immondice, la basse besogne, les coups fourrés, le mauvais gout, la comédie et l’arnaque. Une foule cloaque transpire le cochon, un animal omnivore qui se délecte de ses propres excréments et tragédies. Le grand Bal chez ZABA, ce défilé de tricheurs, de délateurs, de faussaires, de braqueurs, de mendiants, d’entremetteurs et de pauvres cons. – que je suis. Le bordel est plus organisé qu’on le suppose.

Vite. Jugeons les juges. Ces juges sans loi. Ces juges Western. Ces juges qui ont causé la perte et la peine de milliers de gens humiliés et offensés par les peines qu’ils prononcent au kilo, sans osciller. Jugeons Mehrez Hammami, alias Boga (boisson gazeuse locale, de couleur marron, bombée et difforme), ce gros lard, bête et mauvais, comme ces chiens de bergers solitaires et haineux qu’on rencontre si souvent, errants dans la steppe alfatique.

Jeee… Teee… Juuuggeee… Monsieur le Juuuggeee…

Etudiant, Boga appartenait à un groupuscule d’extrême gauche (ou d’extrême droite, que sais-je ? C’est kif kif, non ?!) , El Watad, les Patriotes Démocrates (Fichtre !). Ils avaient pour bible, les dix commandements du cambodgien, Pol Pot le sanguinaire. Une Chakchouka idéologique en guise de directives politiques (marxisme-léninisme, Baâthisme, Habachisme (George Habach), Youssefisme (Salah Ben Youssef). On retrouve les membres de cette confrérie secrète un peu partout, à l’Union Générale des Etudiants Tunisiens, à l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens, à la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme, chez les Femmes Démocrates, dans les partis d’oppositions reconnus ou non, au barreau, à la Dakhilia, le ministère de l’Intérieur. Elle a donné au pays d’illustres préfets de police, de gouverneurs, de directeurs d journaux du RCD, le parti au pouvoir, des juges impassibles et corrompus jusqu’à la moelle (mais qui n’est pas corrompu parmi les juges de Ben Ali ?) et des alcooliques en pagaille. Le bruit court que le Grand Censeur du palais de Carthage, celui qui traque chaque image compromettante, chaque son discordant, chaque phrase blasphématoire, serait un ancien leader d’El Watad. Mehrez Boga n’a pas rompu avec les Patriotes Démocrates (P.D). A-t-on idée d’appeler un parti PD ?

Au tribunal, Boga applique à la lettre l’enseignement du grand maître. Pas de pitié pour les avatars. Pol Pot à Tunis. Crime contre l’humanité.

Par où l’Exil et le Royaume. A la prison, le royaume des déchus, des vaincus, pays pour ceux qui n’ont pas de pays. Pour tous les Palestiniens de la Terre. Nikos Kazantzaki dans sa Lettre au Greco se recueille et prie : « pour que nous ne quittions pas la terre comme des esclaves, battus, en pleurs, mais comme des rois qui ont mangé et bu, se sont rassasiés, n’en veulent plus et se lèvent de table ». Mais parfois dieu n’entend pas nos prières. Direction Siliana, chef-lieu de la région déshéritée du far-West tunisien. Ici, à Zama, Hannibal Barca a livré sa dernière bataille, sa derrière défaite. Ici, sur les hauteurs de Makthar, ancienne capitale berbère, se sont retranchés les terribles et farouches cavaliers Ouled Ayar, ces cosaques de l’Atlas, après avoir mis à sac Tunis capitale, en l’an 1864. Ici, le Christ s’est arrêté à Eboli.

Ici, une prison de haute sécurité construite du temps de Ben Ali 1er. Un bagne préhistorique, mélange sordide de la Guyane dans « Papillon », des prisons mexicaines dans « Et Viva Zapata » ou « Il était une fois la révolution » et de cette prison turque dans « Midnight Express ».

Un gourbi jaune sale sur lequel tape le soleil impitoyable de juillet et la « ça caille » de février. Un camp disciplinaire pour prisonniers qui ont commis des forfaits dans d’autres prisons. Idem pour les matons. Un mariage détonant. Un « Voyage au bout de l’enfer » pour les « Sept Salopards ». Le cinéma, seul, peut me traduire.

A Siliana Brik, les prisonniers sont édentés, pauvres et analphabètes. Pour survivre à l’enfer de la captivité, on devient servile, on courbe l’échine et on baisse sa culotte. On fait des cabrioles de singe savant pour plaire à notre dresseur. Pour un morceau de sucre, une aile de poulet, un mégot, on vend dieu et ses prophètes. A Siliana, j’étais Paul Newman dans « Luke la main froide ».

Qu’est ce qu’un prisonnier à Siliana ? Un otage, un prisonnier de guerre ? Nous sommes ces juifs déportés à Auschwitz, délestés jusqu’à leurs identités. Nous sommes ce chacal, au zoo du Belvédère, qui tourne en rond, jour et nuit, en boucle. Qu’est-ce qu’un homme sans sexe, sans argent, sans travail, sans nourriture, sans famille, sans maison, sans amis, sans hobby, sans habits, sans sentiments, sans plaisirs, sans désirs, sans choix, sans responsabilité, sans dignité, sans intimité, sans parole, sans voix, sans chants, sans musique, sans peinture, sans danse, sans théâtre, sans photos, sans bandes dessinées, sans presse, sans lecture, sans écriture, sans stylo, sans papier, sans livre, sans l’ivresse, sans jeu, sans humour, sans bravoure, sans bonté, sans générosité, sans charisme, sans orgueil, sans foi, sans fraternité, sans amour, sans lumière. Pas d’air, pas de pluie, pas d’arbres, pas de fleurs, pas de soleil. Un homme déshabillé de sa liberté. De son pays. Un colonisé. Derrière les barreaux ou devant, la « liste de Schindler » en vrac, encore longue, reste semblable. Dedans c’est le zoo, dehors c’est la réserve réservée aux hyènes.

Dans leurs pires cauchemars, je les entends crier : « je veux une femme », « un repas chaud », « des lacets », « un brin de toilette », « une bicyclette »… s’évader, prendre le large… mais où ? Pas de paquebot marin. Reste en rade. Pas d’issue. La Tunisie, pas la peine.

C’est le règne sans partage des matons. Ils ont un pouvoir au-delà de tout-pouvoir : faire marcher au pas des êtres intelligents qui pensent, souffrent et rient. Les réduire. Seul Dios en est capable. Bouraoui Youssfi, le tout puissant et jeune directeur de la prison demeure un mystère. Glacial, hautin, méprisant, magouilleur, une belle fouine. Que sait-on d’autres de lui ? Où est-ce qu’il a fait ses études ? Comment il a gagné ses trois étoiles de capitaine ? D’où vient-il ? A-t-il une femme, des enfants, une maison ? Que mange-t-il ? A part l’uniforme a-t-il une garde robe ? C’est le black out.

Les mauvaises langues supputent qu’il est probablement un enfant naturel recueilli par S.O.S Gammarth. Pout tout diplôme un Bac-3. Ce qui ne l’a pas empêché d’accéder aux honneurs. Il a été décoré, au palais de Carthage par Ben Ali en personne. Personne en personne.

En revanche, ce dont je suis certain, c’est ce peu que j’ai collecté sur sa putain de course de vie (C.V) : fervent supporter de l’EST, l’équipe de foot du gendre de Ben Ali, il carbure à la bière, trafique dans la caisse de l’Economat, et reluque les jeunes femmes quand elles viennent rendre visite à leurs hommes. Il suit à la lettre les directives des Services Spéciaux, les célèbres SS, et mène la vie dure aux détenus dits « précieux »» : islamistes, gauchistes, journalistes, poètes…

Je le sais cruel. Le cachot, les chiens-loups, la bastonnade sont ses joujoux de prédilection pour mater les récalcitrants dans la récréation.

Siliana dans le cirage. Rien ne filtre. Bouraoui se démène tant pourquoi et pour qui ? Pour l’Etat. Des hommes d’Etat au service d’un seul, du chef d’Etat. L’Etat, c’est, lui, Be-Naâli en personne. L’Etat, c’est Personne.

 

A Fahem Boukadous, l’enfant qui ne se lassait pas de raconter Oummi Sissi et Houbek Darbani…

par Taoufik Ben Brik

Taoufik Ben Brik : « L’Etat raconté à mes enfants »

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