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2 juillet, 2010

Souvenons-nous du 29 juin 92 à Annaba et 25 Juin 1998

Classé dans : — eldzayer @ 12:26

 Souvenons-nous du 29 juin 92 à Annaba et 25 Juin 1998 boudiafboudiaf1 mohamedboudiaf156

 

Essais nucléaires français dans le Sahara

“Des tribunaux internationaux pour juger les crimes coloniaux”

La conférence d’hier a une nouvelle fois posé la problématique de la reconnaissance par la France des crimes commis durant la colonisation.

“Ce crime impuni que sont les essais nucléaires français dans le Sahara algérien sera un jour puni.” Cette phrase pleine de détermination est de l’avocate Fatma Benbraham, membre du Comité reconnaissance, indemnisation et mémoire des essais nucléaires français au Sahara algérien (Crimes) qui s’emploie à amener, un jour, la France à assumer son passé colonial en Algérie. Lors d’une rencontre organisée hier au forum d’El Moudjahid, Mme Benbraham dit détenir l’arme fatale pour traîner la France devant la cour pénale internationale : le traité de Rome et l’article 8 du droit international. “Le temps est venu de dresser des tribunaux internationaux pour juger les crimes coloniaux”, s’écrie-t-elle. Elle dit détenir plusieurs documents battant en brèche tous “les mensonges” entretenus par la France à propos de ce dossier. Elle cite un document secret de 256 pages démentant les assertions françaises quant à l’inexistence d’essais pour une bombe H. “Les militaires français ont menti à leurs troupes et à la population française”, s’est-elle offusquée. 
L’autre document dont elle est détentrice est un rapport quotidien d’un colonel français qui parle de la présence de 29 enfants français dans la région au moment de l’explosion de la bombe. Concernant la loi Morin, Mme Benbraham la trouve bien “pernicieuse”. Une loi qui n’est, à ses yeux, rien d’autre qu’une issue de secours pour la France qui a été fortement secouée en 2008 par la diffusion par Al Jazeera d’un documentaire sur les essais nucléaires français à Reggane. Mieux, elle reproche à la France de vouloir être juge et partie. “C’est elle qui nous a causés du tort et c’est elle qui décidera du sort des dossiers d’indemnisation”, tonne-t-elle. 
Interrogée sur l’acharnement de son comité, tout en épargnant les autorités algériennes qui brillent par un silence assourdissant, Mme Benbraham affirme qu’elle se pose, elle aussi, des questions sur le mutisme des dirigeants algériens mais se désole de ne pouvoir répondre à une telle question au motif qu’elle n’est pas une femme politique ni membre du gouvernement. 
Pour sa part, Ammar Mansouri, chercheur en physique nucléaire et membre du comité dont il est question plus haut, assure que ce n’est pas la commission auprès de laquelle seront déposés les dossiers d’indemnisation qui fera le tri, mais c’est plutôt au ministre Hervé Morin de décider de tout. “Tout est militarisé. C’est Hervé Morin qui décide des indemnisations”, s’élève-t-il. Et de s’interroger : “Comment les Algériens peuvent-ils être satisfaits d’une loi ayant suscité les critiques des Français eux-mêmes ?” 
Il déplore le peu d’implication de la société civile dans un débat qui intéresse au plus haut point les Algériens. De son point de vue, les habitants des régions contaminées doivent procéder à un travail minutieux de recensement de tous les détails ayant trait à cette question. “Il faut constituer des dossiers scientifiques et solides”, conseille-t-il. Ceci dit, il assure qu’il ne mène pas ce combat par désir de vengeance, mais plutôt par le souci de faire triompher la vérité historique. Après quoi, il lira à l’assistance un appel signé par des gens d’horizons divers lancé à la France pour la reconnaissance et la réparation des conséquences des essais nucléaires français au Sahara algérien sur la santé et sur l’environnement par l’indemnisation des victimes et la réhabilitation et la sécurisation des sites où étaient effectués les essais. Les initiateurs de cet appel exigent trois choses de la France : l’ouverture des archives des essais nucléaires français au Sahara algérien encore classées secret-défense, la mise en place d’une commission mixte d’évaluation et de suivi des conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires français au Sahara algérien, et, enfin, la création d’un fonds pour l’indemnisation et le suivi médical des victimes algériennes mais la réhabilitation et la sécurisation des trois sites d’essais au Sahara et la gestion des déchets radioactifs générés par lesdits essais.

Assassinat de Matoub Lounès

 Quand l’intégrisme politique se nourrit de trahisons locales

Le 20 avril 1998, quelques jours avant l’assassinat du chanteur, la manifestation du printemps berbère fut interdite à Alger. L’ex-président de la république, Zéroual, se proclamant partisan de la prise en charge de Tamazight, pendant sa campagne électorale, est revenu sur ses promesses, après son élection. L’élan de panique du pouvoir est tel qu’il assène une interpellation juridique à Matoub, suite à la sortie de son dernier album où il a repris l’hymne national en Kabyle, dénonçant avec force le racisme anti-kabyle du régime. Dans la même précipitation, une loi concoctée à la va-vite, par l’assemblée nationale, sur la généralisation de la langue nationale, allait entrer en vigueur le 5 juillet 1998 (quoi de mieux pour remplacer la date historique de l’indépendance de l’Algérie par la naissance de l’Etat algérien arabe !)… Entre-temps, le 25 juin, Matoub Lounès fut assassiné, en Kabylie

Le monolinguisme arabe et le rattachement culturel de l’Algérie à la « civilisation arabo-musulmane » a toujours été la priorité des priorités de tous les pontes du régime, et ce, depuis 62 à nos jours. Le premier geste criminel –et non des moindres – commis contre la berbérité de l’Algérie, a été l’œuvre de Ben Bella (cet éternel opposant au Congrès de la Soummam, et qui a essayé, en vain, de salir la mémoire d’Abane Ramdane) qui fit fondre l’unique alphabet berbère, entreposé à l’imprimerie nationale.

Le disciple le plus zélé (Ben bella) du théoricien du nationalisme arabe (Gamal Abdelnacer), intronisé à la tête du pays par le l’armée des frontières, ne tarde pas à mettre en œuvre sa politique d’exclusion, pour réaliser son Algérie arabe. Pour ce faire, deux populations doivent disparaitre : les Berbères et les Pieds noirs. Il expulse les seconds, et entame une réhabilitation utopique d’une Algérie arabo-musulmane pour noyer l’identité berbère : arabisation tous azimuts, propagande séparatiste contre les Kabyles, maintien de ces derniers hors des postes à responsabilités etc. Boumédiène, puis Chadli continuent l’œuvre de dénaturalisation de la société algérienne, en ressassant un discours nationaliste, fanatique et incantatoire –où sont martelés les effets pervers du colonialisme français, notamment son impérialisme linguistique, maintenu par le Hizb frança (entendre les kabyles)-, avec, en parallèle, un arsenal juridique coercitif institué.        

Le mouvement populaire d’avril 80, par son ampleur et sa détermination, a ébranlé pour toujours les fondements despotiques de ce pouvoir inique, rentier et népotique. Son règne tyrannique a pris fin. Témoins les émeutes d’octobre 88. Le Pouvoir aux abois, amende la constitution de l’article 40 qui permet la création d’associations à caractère politique. Depuis, si le pouvoir a reculé dans son obsession à régenter les esprits, il excelle dans les manœuvres politiciennes pour assoir sa pérennité. Et bien des partis ou des mouvements politiques, des associations culturelles, des personnalités politiques, artistiques etc. sont tombés –et continuent de tomber- dans son jeu, alléchés par telle situation enviable, ou par tel avantage ou privilège : la dernière « élection » de Bouteflika en est un exemple éloquent, de par la campagne de soutien dont il a joui en Kabylie, par des individus sans scrupule. Le pouvoir n’impose plus rien, il s’acharne à neutraliser toute action, de masse ou individuelle, allant à l’encontre de son ambition de s’accaparer toujours les rennes du pays, par sa stratégie préférée : la corruption.

A ce tire l’assassinat de Matoub, à l’instar de toutes les exécutions de nombres d’intellectuels, de femmes et hommes de culture, ne peut entrer dans la logique, trop banalisée, du crime islamiste. Matoub n’était pas homme à corrompre. Il avait des principes, une conviction inaliénable dans son combat qu’il savait légitime. Il avait un sens inné de l’honneur « ennif », qui avait toujours guidé ses actions, et imprégné ses propos. Cela (l’honneur) n’a jamais été pour lui un étendard qu’il brandissait au gré des situations qu’il traversait (pourtant il avait connu des hauts et des bas). Toujours à la pointe du combat identitaire (même avec des béquilles), il impulsait l’ardeur et le courage. Et s’il était, de par son rôle de rassembleur, souvent au devant de la scène, il ne s’est jamais  autoproclamé guide, ou leader. Il s’astreignait à son rôle d’artiste engagé de grande aura populaire, et laissait la place de leader politique à la personne compétente, qui serait plébiscitée par les populations kabyles. Car pour Matoub, l’ « ennif », c’est aussi l’engagement dans la modestie : le culte de la personnalité tue l’union.

Dans ses chansons, le thème de l’union des Kabyles revient souvent et avec acuité. Dans ses interviews aussi. En artiste lucide, Matoub ne s’est, à aucun moment de son combat, exprimé en tant que porte-parole d’un peuple, mais en tant que serviteur d’une cause, dont il est un fervent défenseur.  

Il est évident, avec l’aura qu’il avait, la ferveur populaire qu’il suscitait, car adulé par toute une région, la Kabylie, ses revendications d’une Algérie multiculturelle et multiconfessionnelle qui ne souffrent d’aucune ambiguïté, agaçaient plus le pouvoir que ne dérangeaient les islamistes.

« Je ne suis ni Arabe ni Musulman », clamait-il de son vivant, sans aucun complexe. Par cette déclaration, Matoub n’a rien révélé d’exceptionnel. Il a dit tout haut ce que la majorité de ses compatriotes pense tout bas. La différence c’est que c’était dit par Matoub et non par le commun des Algériens. Matoub avait (et a toujours) un impact incommensurable sur des millions de compatriotes. D’où le « danger » pour le pouvoir. Dites par une idole du peuple, ces paroles, qui représentaient l’un des principes de son combat démocratique, remettraient, inéluctablement en cause, l’unicité de la langue et de la religion en Algérie.

Le 20 avril 1998, quelques jours avant l’assassinat du chanteur, la manifestation du printemps berbère fut interdite à Alger. L’ex-président de la république, Zéroual, se proclamant partisan de la prise en charge de Tamazight, pendant sa campagne électorale, est revenu sur ses promesses, après son élection. L’élan de panique du pouvoir est tel qu’il assène une interpellation juridique à Matoub, suite à la sortie de son dernier album où il a repris l’hymne national en Kabyle, dénonçant avec force le racisme anti-kabyle du régime. Dans la même précipitation, une loi concoctée à la va-vite, par l’assemblée nationale, sur la généralisation de la langue nationale, allait entrer en vigueur le 5 juillet 1998 (quoi de mieux pour remplacer la date historique de l’indépendance de l’Algérie par la naissance de l’Etat algérien arabe !)… Entre-temps, le 25 juin, Matoub Lounès fut assassiné, en Kabylie.
Par qui ?
 
Question lancinante ! Le pouvoir avait à gagner en supprimant l’une des voix les plus écoutées et les plus crédibles en Kabylie. Mais, ceux, Kabyles comme le chanteur, à qui il faisait de l’ombre par son immense popularité et la sincérité de son combat, alors que ces derniers ne concevaient le combat kabyle que comme un tremplin pour arriver à concrétiser leurs ambitions personnelles, étaient à l’affut des mauvais coups. Sans les complicités kabyles, le pouvoir ne pouvait abattre Matoub, sur le sol kabyle. Et je souscris pleinement à cette à déclaration de mon ami journaliste et écrivain, Youcef Zirem : « La grande hypocrisie continue : on rend hommage à Matoub Lounes(…)mais on ne désigne pas ses assassins que presque tout le monde connait pourtant …»

Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui le commun des Kabyles sait que le grand Matoub est sacrifié sur l’autel des enjeux politiques, et des ambitions personnelles (tout comme Abbane Ramdane, Ouali Benai…) L’intégrisme politique, mode de gouvernance du régime algérien, a toujours exploité les ambitions démesurées des opportunistes serviles pour tisser des alliances criminelles.

Une chose rassure : la postérité de l’enfant d’Ait Douala ne sera pas la même que celle de ceux qui l’ont exécuté, ou qui ont aidé à son exécution… Il est rentré dans l’histoire des grands hommes, tant-dis que ces derniers n’auront pas du tout de postérité. Car la vérité les trahira un jour.

En attendant, l’hommage à Matoub (ainsi qu’à tous ceux qui ont payé de leur vie leur engagement dans le combat identitaire et démocratique) doit être permanent : continuer le combat dans la fidélité de leurs principes.
 
Ahcène Bélarbi

Contribution : 3 et 5 juillet : la manipulation fatale
Par Nordine Aït-Hamouda

Le 3 juillet, jour effectif de notre indépendance, le colonel Mohand ou Lhadj plantait le drapeau algérien à Sidi-Ferruch, sur les lieux mêmes où débarqua l’armée coloniale qui allait mettre entre parenthèses le destin algérien pendant 132 ans. Par la suite, Ben Bella décida que la date officielle de notre libération devait être décalée au 5 juillet, reportant du même coup l’accomplissement de la souveraineté algérienne.
Depuis, le pays survit entre les coups d’Etat, les scandales financiers, les révoltes avortées et le désespoir de la jeunesse. 48 ans après, presque jour pour jour, j’aperçus en face de l’Assemblée nationale un père qui menaçait de se jeter dans le vide quarante mètres plus bas avec ses trois enfants. Ancien policier, il était sans emploi ni logement. J’ai dû ruser pour pouvoir l’approcher, le ramener à la raison avant de l’accompagner dans des démarches qui lui permettraient de retrouver un semblant de dignité. Maintenant que les désillusions footballistiques nous ramènent à la réalité, nous pouvons retrouver notre quotidien avec ses amertumes, ses égarements et ses lâchetés. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un évènement vienne nous rappeler notre malédiction. En quelques jours, j’ai pu lire le courrier d’un citoyen anonyme dans El Watan, un communiqué du président de l’Association des anciens condamnés à mort, l’interview de monsieur Mahsas dans Echchourouk, une contribution d’un ancien trotskyste dans le Quotidien d’Oran et, pour boucler la boucle, deux interventions de M. Addi Lahouari, l’une publiée par le Soir d’Algérie et l’autre par un quotidien électronique ( le Quotidien d’Algérie). Ces positions illustrent, chacune à sa manière, la crise qui nous paralyse depuis un demi-siècle. Injurieuses pour certaines, révisionnistes pour d’autres, malsaines pour toutes, ces sorties n’ont ni ému, ni inquiété les gardiens du temple qui ont trouvé énergie, solidarité et colère pour appeler au lynchage de Saïd Sadi après la sortie de son livre sur Amirouche.
La diabolisation et la rente 
Le citoyen anonyme reprend le slogan du MALG : tout Algérien issu de la Kabylie ne peut être qu’un dangereux régionaliste s’il ne maquille pas son origine. Le président de l’Association des condamnés à mort, M. Mostefa Boudina, monte au créneau pour nous apprendre que le pays est toujours sous la menace des ennemis du peuple, que l’Histoire a ses propriétaires et qu’il faut faire front contre les périls qui pèsent sur l’Algérie maintenant que «la nation a atteint sa vitesse de croisière» en matière de développement. Je connais bien M. Boudina. Ne voulant pas tomber dans le piège de la polémique primaire dans laquelle il veut nous entraîner, je lui épargnerai certains détails de son parcours qui lui ont permis de traverser toutes les turbulences de la politique algérienne depuis 1962. Je lui rappellerai seulement que dans les années 1980, mouhafedh, il pourfendait en Kabylie les opposants «alliés de l’impérialisme» qui attaquaient un Etat fragilisé. Il hurlait avec les maîtres d’alors pour exiger le silence de tous. Maintenant que le pays est, selon lui, en pleine croissance, il faut aussi se taire pour jouir de la prospérité ramenée par celui qui a fait de lui un membre du Conseil de la nation. En fait, la croissance concerne les comptes en banque de monsieur Boudina et de ses amis. Car ni les anciens condamnés à mort ni leurs enfants n’ont trouvé son écoute ou son soutien. Je l’informe que le fils de Saïd Babouche, le deuxième militant exécuté par la France coloniale, après le chahid Zabana, est décédé dans le plus grand dénuement il y a seulement un mois sans que le président de l’Association des condamnés à mort ait daigné adresser le moindre message à la famille. Il est vrai que Nacer Babouche n’avait pas su se mettre du côté de ceux qui savent profiter de «la vitesse de croisière» puisqu’il était avec nous en prison en 1985 lorsque nous avions créé la Ligue des droits de l’homme. Pour monsieur Boudina, même pour les condamnés à mort, il y a un premier et un deuxième collège. Monsieur Mahsas, pour sa part, reste fidèle à lui-même. Depuis 1955, il passe son temps à intriguer, insulter les héros martyrs et à assouvir ses haines. Abane, qui l’accusait, avec de bonnes raisons, d’être un danger ambulant pendant la guerre, est traîné dans la boue. Mahsas, qui fut arrêté et emprisonné en 1957 pour opposition aux résolutions et aux organes issus du congrès de la Soummam, c’est-à-dire de la Révolution algérienne, n’avait dû son salut qu’à l’intervention des services secrets tunisiens qui l’ont libéré et envoyé en RFA où il coula des jours paisibles jusqu’à l’indépendance, quand Ben Bella arriva dans les bagages de l’armée des frontières. Boumediène, qui l’avait longtemps pourchassé, se voit malgré tout salué comme un homme «innocent du sang d’Amirouche». Il y a toujours des priorités dans la vie. Les séquestrations des restes du colonel de la Wilaya III et de son collègue de la Wilaya VI sont passées par pertes et profits. M. Mehsas, incorrigible bricoleur politique, estime que les deux officiers n’ont eu que ce qu’ils méritaient. La séquestration est même implicitement assumée comme une sanction légitime. J’ai longuement hésité avant de rendre publiques les révélations d’un agent secret espagnol qui a bien connu M. Mahsas quand il était ministre de l’agriculture au lendemain de l’indépendance. Mais puisque M. Mahsas ne veut pas sortir des égouts autant l’y suivre un moment. A la page 173 du livre intitulé Cygne, mémoires d’un agent secret publié par les éditions Grasset en 1976, Gonzales Malta raconte comment «le ministre malhonnête» a détourné un million et demi de dollars qui devait servir à payer 150 000 moutons achetés par l’Algérie. Il fit payer les Espagnols par l’orge donné par les États-Unis au peuple algérien et «le million et demi de dollars était alors passé sur un deuxième compte, personnel cette fois, qui appartenait au ministre algérien », écrit l’agent espagnol. Evidemment, le compte en question a été ouvert en Suisse. Pour le reste des détails montrant la moralité du personnage qui enregistrait dans des situations délicates certains membres du gouvernement, je renvoie le lecteur au livre sus-cité. Cela fait 34 ans que ce récit a été publié, M. Mahsas n’a toujours pas daigné déposer plainte pour diffamation. Comment un homme qui a commis tant de crimes et qui s’est même mis au service d’une puissance étrangère pendant la guerre de libération, ose-t-il continuer à déblatérer en toute impunité sans que les instances supposées veiller à la protection de la mémoire des martyrs et la dignité de la nation ne pipent mot ?
Le révisionnisme se dévoile
Quant au nostalgique du MNA, qui invite les Algériens, à la veille de la commémoration de l’indépendance, à accorder à Messali le statut que les Sud- Africains reconnaissent à Mandéla, il a peut-être raison de se poser en dépositaire d’une mémoire algérienne vacante ou abandonnée à la manipulation. Les milliers de militants du FLN tombés en France et en Algérie sous les ordres de Messali et les balles de son chef militaire Bellounis sont des fantômes qu’il faut savoir oublier. Ni les Kafi, ni le MALG ou tous ceux qui ont déversé leur bile sur Saïd Sadi ne semblent inquiets ou offusqués par ces trahisons, ces impostures et ces amalgames. L’alerte de M. Si Ouali Aït Ahmed, ancien officier de l’ALN, publiée récemment dans le Soir d’Algérie, interpellant ses collègues quant aux risques qu’il y avait à démissionner devant ces agressions contre les symboles de la nation, résonne comme la voix d’un juste dans un monde gagné par la compromission et la lâcheté. Mais dans toute cette descente aux enfers, le signal le plus désolant et le plus inquiétant pour la nation est donné par l’universitaire Addi Lahouari. Les Algériens ont lu, dans le Soir d’Algérie, le texte de la conférence qu’il avait donnée à Tizi- Ouzou il y a trois semaines de cela. Il y déclara que «Saïd Sadi a délégitimé le pouvoir en écrivant un essai sur l’histoire» ; essai dont il avait salué la publication, ajoutant que le pouvoir «a été incapable de se défendre». On ne sait s’il a été «sensibilisé» depuis par son clan mais, le naturel revenant toujours au galop, il commet une interview dans un quotidien électronique où je laisse le lecteur apprécier la qualité intellectuelle et la rigueur morale de l’universitaire. Je cite M. Addi : «J’ai cherché à donner mon point de vue à Tizi-Ouzou parce que j’étais gêné par la tournure pro et anti kabyle que prenait la polémique dans les journaux. Il fallait “dékabyliser” le débat et le centrer dans son cadre politique et théorique…. Il est de la responsabilité de notre génération de ne pas transmettre à nos enfants la haine entre groupes sociaux. Pour revenir à l’ouvrage de Saïd Sadi, il a le droit d’écrire un essai d’histoire. Je ferai néanmoins une remarque car Saïd Sadi est un homme politique. Je pense que sa démarche n’est pas cohérente dans la mesure où, d’un côté il critique le MALG et, en cela, il a tout à fait raison et, d’un autre côté, il a soutenu le néo MALG, le pouvoir réel, quand il a annulé les élections de janvier 1992. Il a condamné le coup d’Etat de 1962 mais a soutenu celui de janvier 1992 ! S’il répond que l’armée a sauvé la République en 1992, il doit accepter l’idée que le MALG a sauvé la révolution. Un homme politique doit être cohérent pour être crédible. Il dira qu’il critique le régime, mais en fait, il s’en prend surtout au pouvoir formel, alors que tout le monde sait que Bouteflika n’a aucune autorité. Un ami à Oran me disait : Saïd Sadi critique le pouvoir formel qui est de l’ouest et oublie le pouvoir réel qui est de l’est.» M. Addi qui demande de la cohérence au militant Saïd Sadi ne s’embarrasse pas de logique en ce qui le concerne. Il refuse que l’on ethnicise le champ politique mais endosse la lecture de son ami oranais qui déplore que le pouvoir formel soit à l’ouest alors que le pouvoir réel est à l’est. On ne voit pas pourquoi le pouvoir, réel, formel ou même virtuel devrait, par principe, être de l’ouest, de l’est, du nord ou du sud. A suivre M. Addi, il suffirait d’inverser la formule pour qu’il y trouve son compte, les problèmes de l’Algérie, otage d’un pouvoir pendulaire, peuvent attendre.
Notre universitaire veut sortir le débat politique des complicités régionales mais absout Bouteflika et ne semble pas gêné par la tribalisation des institutions qui s’accompagne d’un dangereux rejet de l’ouest où, ayant vécu mon enfance pendant la guerre de libération, j’avais trouvé aide et amitié quand cette partie de notre pays s’exprimait par des voix autres que celles de M. Addi et consorts. Enfin, il reproche à Saïd Sadi de ne pas avoir adhéré à sa «régression féconde» qui allait accoucher d’un ordre politique dont il a pris soin de se protéger en désertant le pays pendant toute la période où celui-ci menaçait de se réaliser. Après les manipulations qui ont suivi l’assassinat de mon ami Matoub, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de voir comment des cadres algériens ayant fui le pays ont retourné leur veste du jour au lendemain pour se mettre en phase avec ceux qui nous expliquaient que nous n’étions pas mûrs pour la démocratie. Le discours préparé dans les cercles d’une certaine gauche française fut ingurgité par des indigènes comme M. Addi qui devaient apprendre la chanson du «qui-tue-qui ?» pour mériter quelques vacations dans certaines facultés ou quelques piges dans la presse au prix du reniement des valeurs de Novembre et de la Soummam.
L’ivresse de l’arrogance
Pour M. Addi, toutes les interventions remettant en cause une légalité formelle, pour reprendre son expression, seraient identiques et participeraient toujours d’une démarche putschiste : les acteurs de Novembre seraient des putschistes, et à le suivre, il en serait de même pour Mandela, de Gaule en 1940… Voilà où en sont certains universitaires algériens aujourd’hui. Ce que sait M. Addi et qu’il préfère taire, c’est que des pans entiers de l’armée et la plupart des institutions avaient fait allégeance aux «chouyoukh». C’est la levée en masse des forces républicaines auxquelles il s’est opposé qui ont empêché un basculement qui aurait irrémédiablement mené au naufrage du pays et à l’enterrement définitif du projet de la Soummam. Aujourd’hui que des «naïfs» ont provisoirement sauvé l’Algérie, M. Addi daigne nous rendre visite pour nous donner des leçons de crédibilité et de courage. C’est indigne. Ce n’est plus l’universitaire qui parle mais un «romain» de Sant’Egidio, c’est-à-dire un acteur politique qui, au lieu de s’excuser pour sa désertion et sa félonie, se rappelle à nous pour faire dévier l’histoire et, pourquoi pas, se placer après que d’autres, toujours les mêmes, eurent dénoncé des crimes commis au nom du peuple et qu’il s’est bien gardé d’aborder auparavant. Comme le MALG, M. Addi saisit l’occasion d’un livre écrit sur Amirouche pour attaquer un responsable politique défendant un projet opposé au sien. Pour lui, cela est honnête et cohérent. Si M. Addi s’est invité à nouveau à ce débat dans la presse nationale avec un tel parti-pris, c’est qu’il compte peser dans un domaine qu’il devine important pour la redéfinition de la scène politique. On peut imaginer que M. Addi, en mal de notoriété, ne va pas lâcher sa proie facilement, comptant sur l’usure, le découragement et la censure qui brident les Algériens pour réintroduire ses thèses qui ont scandalisé en leur temps ceux qui sont restés se battre pour l’honneur et la liberté de notre pays. Tant mieux, cela permettra d’éclairer les positions politiques des uns et des autres et, dans ce combat, nous serons toujours prêts pour rétablir la vérité des faits. L’impudeur de M. Addi est un signe important de la crise politique et morale qui frappe l’Algérie. Dans des situations similaires, des gens coupables de ses méfaits fuient, se cachent, se taisent ou, du moins, s’excusent. En Algérie, la confusion qui brouille tous les repères et les protections claniques permettent à la trahison de s’exprimer de façon éhontée. Pourtant, notre histoire devrait vous instruire M. Addi. A la veille du 1er Novembre 1954, des hommes de votre acabit, croyant que le peuple algérien était exclu de l’histoire, manifestaient la même arrogance. On ne peut pas attendre du MALG, qui porte un héritage politique fait de violence et d’échecs, d’être lucide. Il est vain de demander à des personnes comme MM. Boudina ou Mahsas de croire en une vie publique contrôlée par les citoyens. Un vieux trotskiste refuse, par définition, la réalité. Mais pourquoi un universitaire défend-il des idées auxquelles il ne croit pas ? Pourquoi tient-il un discours en Kabylie et avant de soutenir son contraire dans un site Internet moins d’une semaine plus tard ? Pourquoi assume-t-il un pouvoir pour la seule raison qu’il est confisqué par les gens de sa région, un demi-siècle après l’indépendance ? Pourquoi ce dédain laisse-t- il indifférent ? Voilà un vrai problème dans l’Algérie de 2010. M. Addi, les héritiers du MALG, MM. Boudina et Mahsas, qui veulent refaire notre histoire, sont des séquelles d’une mémoire blessée mais en cherchant à brouiller les cartes de la décennie rouge, vous vous essayez, vous aussi, au révisionnisme. Vous êtes plus dangereux car, en vous abritant derrière l’université pour désinformer, vous menacez l’avenir.
Mauvaise conscience 
Quand je pense que des personnes de ce genre enseignent et décident de l’avenir de nos étudiants, je suis inquiet. Non seulement ces élites ne jouent pas leur rôle dans les luttes démocratiques mais elles sont souvent les premières à attaquer ceux qui ont refusé d’abdiquer. M. Addi, vous avez à peu près le même âge que Saïd Sadi. Pendant que vous construisiez votre carrière à l’ombre du parti unique, il a mené, au péril de sa vie et de sa liberté, tous les combats que des universitaires comme vous deviez porter. Les droits de l’homme, la question identitaire, la laïcité, le statut de la femme, la régionalisation… ont été adaptés à notre histoire et inscrits dans le débat national par Saïd Sadi et ceux, bien rares, qui ont accepté de l’accompagner. Avec un certain nombre d’amis, nous avons longtemps essayé de savoir pourquoi des hommes comme vous s’acharnent contre ces acteurs. Nous avons fini par comprendre. Vous êtes trop vaniteux pour assumer une démission que vous voulez maquiller en essayant de salir ceux qui ont agi au moment où vous vous cachiez. Saïd Sadi et ceux qui se réclament de son combat sont votre mauvaise conscience. A la veille de la commémoration de notre indépendance, des anonymes bannissent des citoyens au motif qu’ils sont originaires de Kabylie, un aventurier «en vitesse de croisière» sermonne, au nom du peuple, un responsable qui dénonce un crime symbolique, un «ministre malhonnête» insulte Abane, un messaliste étranger nous fait la leçon du patriotisme et un universitaire renégat s’affiche comme arbitre de la conscience nationale. 
L’espoir 
Tous les intellectuels, heureusement, ne sont pas frappés par votre cynisme. J’ai vu, dans l’émigration, des Algériens, universitaires, fonctionnaires, journalistes ou autres qui ont fui la barbarie vivre dans la pauvreté et la dignité au moment où vous viriez votre cuti pour être dans l’air du temps. Il y a deux mois de cela, des universitaires de Constantine ont organisé un colloque sur Amirouche. Ils m’y ont invité ainsi que Saïd Sadi. N’ayant pas pu participer à leur rencontre, un des initiateurs hospitalo-universitaire eut l’amabilité de m’envoyer une figurine célébrant l’évènement. J’en fus sincèrement ému. Il a adressé à Saïd Sadi un de ses ouvrages de médecine. Je ne résiste pas à l’envie de vous rapporter une partie de sa dédicace. «Au docteur Saïd Sadi. Pour le combat citoyen que vous menez… En vous écoutant de temps en temps, j’ai comme l’impression que vous dites à certains : je comprends votre lâcheté, respectez au moins mon courage. Merci pour ce que vous faites pour notre chère Algérie.» Je remercie du fond du cœur les universitaires comme ceux de Constantine qui activent pour leur pays dans l’anonymat et les anciens maquisards qui ont trouvé la force de s’exprimer librement et dignement dans un débat qui a failli être détourné, une fois de plus, par ceux qui ont séquestré les martyrs et endeuillé la nation. Leur action éclaire malgré tout notre quotidien dans ce 48e anniversaire d’une indépendance confisquée. Au lieu de protéger notre histoire en organisant des débats libres et contradictoires en vue de laisser la jeunesse algérienne découvrir la vérité et le rôle de chaque acteur afin de lui permettre de se construire dans la clarté, le pouvoir confisque notre passé pour renforcer ses privilèges et multiplier ses sectes. On vient d’annoncer officiellement que la commémoration de l’indépendance devait se faire sous le haut patronage du chef de l’Etat. C’est la kermesse. Y a-t-il meilleur aveu des dirigeants algériens pour nous dire que l’histoire nationale est une foire où les plus malins savent se servir ? Tout cela se passe dans le pays des hommes de Novembre et de la Soummam. 
N. A.-H. 
* Député RCD.

Actualités : Lahouari Addi répond à Nordine Aït Hamouda

Par Lahouari Addi
Le Soir d’Algérie du 7 juillet 2010 a publié un pamphlet d’une rare violence verbale à mon égard signé par le député du RCD Nordine Aït Hamouda. M’accuse-t-il de profaner la mémoire du colonel Amirouche ? Non ! D’être anti-kabyle ? Non ! Il m’accuse tout simplement de critiquer le président du RCD, Saïd Sadi.
Il est permis, selon lui, de critiquer Boussouf, Ben Bella, Aït Ahmed, Mahsas, et même le président de la République Bouteflika ou les généraux, mais pas Saïd Sadi. De la part d’un député qui se réclame de l’opposition démocratique, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir du pays. Ce qui a fait perdre à Nordine Aït Hamouda son sang-froid, c’est une phrase extraite d’une interview accordée à un journal électronique (http://lequotidienalgerie.org) dont voici un extrait : «Question : je suppose qu’il a été question aussi de la polémique suscitée par le livre de Saïd Sadi ? Réponse : la conférence portait sur l’écriture de l’histoire et j’ai cherché à donner mon point de vue à Tizi-Ouzou parce que j’étais gêné par la tournure pro et anti-kabyle que prenait la polémique dans les journaux. Il fallait «dékabyliser» le débat et le centrer dans son cadre politique et théorique. Dans les journaux, la polémique glissait vers une tournure dangereuse : Boussouf l’Arabe a trahi Amirouche le Kabyle. Nos grands-parents et nos parents, malgré l’ethnocentrisme de la société rurale traditionnelle, ne nous ont pas légué l’hostilité entre berbérophones et arabophones. Il est de la responsabilité de notre génération de ne pas transmettre à nos enfants la haine entre groupes sociaux. Il y a des problèmes politiques liés à l’autoritarisme, aux limites idéologiques du nationalisme algérien et à l’absence de démocratie, et il ne faut pas ethniciser les divergences et oppositions. Pour revenir à l’ouvrage de Saïd Sadi, il a le droit d’écrire un essai d’histoire où il donne son interprétation du passé. Il a occupé un vide, et on ne peut lui en faire le reproche. Je ferais néanmoins une remarque car Saïd Sadi est un homme politique. Je pense que sa démarche n’est pas cohérente dans la mesure où, d’un côté, il critique le MALG – et en cela il a tout à fait raison – et d’un autre côté, il a soutenu le néo- MALG, le pouvoir réel, quand il a annulé les élections de janvier 1992. Il a condamné le coup d’Etat de 1962 mais a soutenu celui de janvier 1992 ! S’il répond que l’armée a sauvé la République en 1992, il doit accepter l’idée que le MALG a sauvé la révolution. Un homme politique doit être cohérent pour être crédible. Il dira qu’il critique le régime, mais en fait, il s’en prend surtout au pouvoir formel alors que tout le monde sait que Bouteflika n’a aucune autorité. Un ami à Oran me disait : Saïd Sadi critique le pouvoir formel qui est de l’Ouest et oublie le pouvoir réel qui est de l’Est. La réponse du berger à la bergère. Cela a suffi au député du RCD pour se déchaîner m’accusant d’avoir fui le pays, d’être un renégat, etc. Au lieu de montrer en quoi les deux événements, 1962 et 1992, sont différents et en quoi ma position serait erronée, il insulte et s’adonne à des attaques mensongères qui portent atteinte à son statut de député de la nation et à la crédibilité de son parti. Il affirme même que je suis vacataire en France alors qu’il lui suffit d’aller sur le site Web de l’Institut d’études politiques de l’Université de Lyon pour qu’il voie que je suis professeur des universités encadrant des thèses de doctorat. Ce que Nordine Aït Hamouda aurait dû faire, c’est de m’inviter à faire un exposé aux députés du RCD à l’Assemblée nationale sur les propos que j’ai tenus et d’avoir un débat d’analyse théorique contradictoire, franc et fraternel. Comment un universitaire peut-il répondre à des insultes écrites dans un journal ? La meilleure façon, me semble-t-il, est de sortir de l’invective et de se placer sur le terrain du débat et de l’analyse du système politique algérien pour aider les acteurs à dépasser leurs contradictions. Cela profitera aux lecteurs du Soir d’Algérie, aux militants du RCD et au député Aït Hamouda. Je développerais trois thèmes : l’islamisme, la bipolarité du pouvoir d’Etat et le rôle de l’armée et enfin la polémique autour du livre sur le colonel Amirouche.

L’islamisme 

J’ai rencontré Saïd Sadi en 1989 et nous avions entretenu des rapports amicaux jusqu’en 1993-94. Nous avons divergé sur les élections remportées par le Fis en décembre 1991 et sur la position à adopter. En appelant à l’annulation de ces élections, je considérais qu’il surestimait «le danger islamiste» et me reprochait de sous-estimer ce danger. Pour lui, la transition démocratique était possible sans les islamistes. Pour moi, compte tenu de la situation historique de notre société et de la place de l’Islam dans la vision du monde de l’Algérien, il était impératif de trouver des règles de jeu avec les islamistes pour les insérer dans le schéma institutionnel pour éviter la violence. Saïd Sadi n’était pas de cet avis et, estimant que la venue des islamistes au pouvoir, même par les élections, compromettrait l’avenir du pays pour 50 ans. Ce qu’il n’a pas vu, c’est que cette position mène à l’impasse et au statu quo, et repose sur une analyse erronée du mouvement islamiste. Dans notre société, la culture et l’histoire ont fait jouer à l’Islam un rôle politique, ce qui a donné naissance au mouvement islamiste qui s’est renforcé avec la démocratisation de l’enseignement réalisée par l’Etat indépendant. Les générations nées après l’indépendance ont eu une éducation où la grille de lecture des rapports sociaux est dominée par la morale religieuse. Devenues adultes, ces générations ont exigé la moralisation des rapports d’autorité croyant atteindre par là la construction de l’Etat de droit. De ce point de vue, l’islamisme est dans la continuité idéologique du nationalisme algérien et il est aussi le produit contradictoire de la modernité. Il exprime la volonté des masses populaires à être présentes dans le champ de l’Etat d’où elles sont exclues par l’autoritarisme. Mais d’un autre côté, l’islamisme n’a pas la philosophie politique pour donner naissance à des institutions représentatives de la population en raison de la conception divine de la souveraineté. Cette contradiction, au cœur de l’idéologie islamiste, le fera nécessairement évoluer vers des conceptions du politique plus proches des hommes que de l’utopie. Cette évolution était déjà perceptible chez les djazaristes représentés par Abdelkader Hachani. Si, en tant qu’éducateurs et élites, nous arrivons à convaincre les jeunes que le Coran donne autant d’importance sinon plus au mouamalate qu’aux ibadate, si nous arrivons à leur montrer qu’il faut juger un homme ou une femme sur ses actes et non sur ses devoirs envers Dieu, nous aurons créé une dynamique de démocratisation à laquelle les islamistes prendront part. Ce n’est pas l’Islam qui pose problème à la démocratie, c’est plutôt son interprétation médiévale faite de bigoterie. Dans le Coran, il y a des ressources théologiques pour justifier la démocratie fondée sur la souveraineté humaine que certains courants de pensée islamiste appellent sayyada pour la distinguer de hakimiya. Hakimiya li Allah, sayyada li chaâb (le pouvoir suprême à Dieu, la souveraineté au peuple). C’est Abou el ‘Ala Mawdudi, islamiste pakistanais (1909-1979), qui a traduit hakimiya par souveraineté, ce qui est une erreur parce que ce concept est moderne et ne date que du 16e siècle. Sayyada est plus approprié pour le traduire. L’Europe est aussi passée par là, donnant naissance aux courants chrétiens-démocrates et sociauxdémocrates. J’ai écrit de nombreux articles parus dans des revues scientifiques aux Etats-Unis et en Europe où j’ai expliqué ce processus que j’ai appelé «la régression féconde». J’invite Nordine Aït Hamouda à les consulter pour comprendre la portée et les limites du phénomène islamiste. Religion and Modernity in Algeria, Journal of Democracy, octobre 1992, Islamist Utopia and Democracy, The Annals of the American Academy of Political and Social Science, novembre 1992, Algeria’s Tragic Contradictions, Journal of Democracy, juillet 1996, The Failure of Third World Nationalism, Journal of Democracy, octobre 1997, ou encore ma contribution Political Islam and Democracyà l’ouvrage collectif dirigé par A. Hadenius, D emocracy’s Victory and Crisis, Cambridge University Press, 1997. 
Il pourra consulter mes différents articles parus dans Le Monde diplomatique de 1989 à 2006. Ces thèses ont été aussi développées dans mes ouvrages en langue française L’Algérie et la démocratie, La Découverte, 1995, Les Mutations de la société algérienne, La Découverte, 1999, et enfin Sociologie et anthropologie. Le paradigme anthropologique kabyle et ses conséquences théoriques, La Découverte, 2002. Le RCD ne partage pas cette analyse et semble miser sur la modernisation autoritaire. Mais sur quelles forces sociales et sur quels courants politiques s’appuyer pour mener son projet ? Le scénario de Mustapha Kemal Attatürk, qui attire Saïd Sadi, n’est pas possible dans les conditions de la mondialisation. Saïd Sadi voudrait mener la modernisation de la société en ignorant les islamistes. Il compte s’appuyer sur les élites urbaines et sur les courants dits modernistes dans l’Etat et dans l’armée. Ceci mènera à l’impasse parce que, premièrement, les élites urbaines, récemment constituées, n’ont aucune légitimité sociale auprès des couches populaires et, deuxièmement, parier sur l’existence de courants politiques dans l’armée est une gageure. L’armée appartient à toute la nation et il lui est difficile de s’identifier à un seul courant de la nation. Saïd Sadi a l’Algérie dans le cœur, mais sa stratégie politique mène à l’impasse, ce qui fait le jeu du régime qui n’a qu’un objectif : se maintenir. 

La bipolarité du pouvoir d’Etat et le rôle politique de l’armée
 
Le régime algérien a une histoire et une logique héritée de cette histoire. Il est caractérisé par la bipolarité du pouvoir d’Etat divisé entre pouvoirs réel et formel, bipolarité qui trouve son origine dans le mouvement national avec l’opposition entre le PPA clandestin et le MTLD légal, l’état-major général et le GPRA, et qui s’est poursuivie après l’indépendance. La seule période où ces deux pouvoirs étaient unifiés était celle de Boumediène qui se prévalait de la légitimité historique et des institutions. L’histoire de l’Algérie a fait de la violence, et donc de l’armée, la source de la légitimité politique. C’est pourquoi le régime s’est constitué idéologiquement dans la négation du politique qui relève d’un carré très étroit d’officiers supérieurs. En Algérie, le ministre n’a aucune autorité politique, c’est un fonctionnaire désigné par des appareils qui refusent de s’institutionnaliser. Le président n’échappe pas à cette logique qui fait de lui le chef de l’administration gouvernementale et non le chef de l’Etat. Dans ce système, il y a un seul acteur politique, le DRS, qui veille à ce que l’Etat ne soit pas investi par des élites représentatives de la population. A cette fin, une opposition formelle est mise en place pour servir de paravent démocratique. Dans cette mission, le DRS s’inscrit dans le prolongement de l’idéologie du mouvement national : il ne veut pas que les Algériens se divisent politiquement et, à cette fin, il leur interdit de faire de la politique. Là se pose le problème du rôle de l’armée dans le champ politique. C’est l’ALN qui a créé l’Etat indépendant et, historiquement, l’ANP est issue de l’ALN. Il y a cependant une différence de taille entre les deux : l’ALN est une organisation révolutionnaire qui cherchait à transformer la situation politique en détruisant le système colonial. L’ANP est une armée classique et, en tant que telle, elle est attachée au maintien de l’ordre établi, refusant les ruptures brutales. L’annulation des élections de janvier 1992 peut être interprétée comme le refus d’une rupture brutale qu’elle n’a pas acceptée. Par conséquent, compter sur l’armée, ou un courant dans l’armée, pour opérer les changements nécessaires est une illusion. Le PAGS avait longtemps cru en cette illusion de l’existence «d’un courant progressiste» dans l’armée, ce qui a été la cause de sa disparition. Un parti politique ne doit pas bâtir sa stratégie sur des illusions. Il doit investir dans le long terme et défendre les principes constitutifs de la modernité. Le nationalisme algérien comporte des dynamiques de modernité, mais il connaît aussi des obstacles qui lui sont propres. Il faut prendre conscience de ces obstacles et les analyser pour accompagner les changements dont est grosse la société. Les générations précédentes ont créé une conscience nationale, une nation, mais le régime qui en est issu croit protéger celle-ci en refusant l’émergence d’une société civile avec de vrais partis et des syndicats représentatifs, en s’opposant à la construction de l’Etat de droit qui arbitre les conflits sur la base de la règle juridique et enfin en empêchant l’économie de s’organiser sous forme de marché qui suppose la concurrence. La nation s’organise sociologiquement en société civile, politiquement en Etat de droit et économiquement en marché. L’Etat de droit, la société civile et le marché appartiennent désormais à la perspective historique de l’Algérie enclenchée par le mouvement national sous la colonisation. Les partis devraient s’inscrire dans le sens de cette perspective, en demandant la réhabilitation du politique et l’institutionnalisation des rapports d’autorité. 

La polémique autour du livre sur le colonel Amirouche
 
Saïd Sadi est un homme politique à vocation nationale. Dans son livre sur le colonel Amirouche, il cite le colonel Lotfi et le capitaine Zoubir de la Wilaya V, victimes de rivalités dans le FLN. Son livre est une contribution à l’histoire du FLN et des luttes qui l’ont marqué. Sa thèse – Amirouche aurait été trahi – est plausible et il est possible qu’elle soit démontrée avec des archives non disponibles aujourd’hui. S’il a choisi le colonel Amirouche, c’est parce que celui-ci est un héros national perçu comme tel dans toute l’Algérie. Dans les principales villes du pays, il y a le boulevard ou l’avenue Amirouche. Mais dans la polémique – qui avait duré plusieurs mois – Saïd Sadi ne cherchait pas à rassembler, à convaincre celui qui s’oppose à sa thèse. Dans la polémique, il a été plutôt brutal, souvent méchant, personnalisant et régionalisant le débat. En parlant de Ben Bella, Mahsas, Ali Kafi…, il est irrespectueux. Qu’on le veuille ou non, et même si on ne partage pas leurs convictions politiques, Ben Bella, Ali Kafi, Mahsas… sont des symboles et on ne les traite pas comme des moins que rien. Un homme politique doit faire attention à la forme pour ne pas blesser gratuitement ses compatriotes. A l’échelle de l’histoire du mouvement national, Abdelhafid Boussouf – dont je n’apprécie pas les méthodes – est un monument. C’est un militant des années 1940 socialisé dans la clandestinité et élevé dans le culte de la violence contre le système colonial. Pour lui, une divergence politique doit se résoudre par la disparition physique. Si Ferhat Abbas avait la force de caractère de Abbane, il l’aurait tué. La haine que Boussouf avait pour le système colonial, il l’exprimait face à quiconque s’opposait à lui. Il a été concurrencé sur son propre terrain par Amirouche qui avait la légitimité des armes, celle-là même dont il se réclamait. Dans cet état d’esprit, dans cette culture du PPA clandestin, Boussouf devait éliminer Amirouche ou inversement. Amirouche était parti vers Tunis non pas pour prendre du thé mais pour régler des comptes avec ceux qu’il accusait d’étouffer les maquis de l’intérieur. Les dirigeants installés à Tunis étaient hostiles à Amirouche non pas parce qu’il était Kabyle mais parce qu’il incarnait la légitimité de l’intérieur. Amirouche était le porteparole informel des maquis du Centre, de l’Ouest, de l’Est et du Sud. Les dirigeants installés à Tunis craignaient qu’il ne devienne le chef d’état-major de l’ALN qu’il voulait transférer à l’intérieur. Par conséquent, il n’y a pas d’anti-kabylisme, il y a une lutte féroce pour le pouvoir. Abbane Ramdane en a fait les frais au prix de sa vie. Il avait été mis en minorité au CNRA du Caire et marginalisé parce qu’il était en avance sur ses compagnons d’armes. Là où Saïd voit du régionalisme, il y a simplement des limites idéologiques. L’Algérie est indépendante grâce à Boussouf, Amirouche et leurs compagnons. Le regard qui doit être porté sur eux ne doit pas être manichéen, tout blanc ou tout noir. Il faut surtout dépasser la manière avec laquelle ils faisaient la politique, il faut dépasser leur nationalisme guerrier qui se retrouve dans la plume de Saïd Sadi. J’ai dit aux étudiants de l’Université Mouloud-Mammeri que si l’Algérie veut construire un ordre politique moderne, il faut impérativement que les Algériens s’entendent sur un postulat de base qui ne doit souffrir aucune exception : la valeur suprême dans la société est la vie humaine. On ne fait pas de politique en sacrifiant des vies humaines. Pour respecter ce postulat, il faut trois conditions : 1. Le monopole de la violence doit appartenir à l’Etat. 2. Ce monopole doit être exercé par les agents de l’Etat dans le cadre de la loi. 3. La loi doit être faite par une Assemblée nationale représentative. C’est ce projet qu’un Saïd Sadi moins belliqueux devrait défendre. En conclusion, et pour revenir à Nordine Aït Hamouda, je voudrais lui dire que la politique, c’est comme le football. Il faut jouer le ballon et non l’homme. S’il insulte l’adversaire sur le terrain, l’arbitre – l’opinion publique – sortira le carton rouge. 
L. A.


 

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