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14 juin, 2009

La question berbère en Algérie, âpres luttes, acquis réversibles

Classé dans : — eldzayer @ 16:48

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Djamel Zenati. Ancien animateur du Mouvement Culturel Berbère :

zenati.jpg « Il faut réinventer le militantisme »

-  Qu’est-ce que le printemps berbère a apporté à la revendication amazigh et au combat démocratique ?

Le printemps berbère de 1980 est le fruit d’une accumulation de luttes menées dans des conditions extrêmement difficiles par des femmes et des hommes qui n’avaient que la force de leur conviction face à une dictature dotée de tous les moyens de terreur et de guerre idéologique. Le printemps de 1980 a eu également le mérite de rompre avec la clandestinité et le caractère épars et atomisé de la militance amazigh. Il a été une sorte de synthèse qui a ouvert des perspectives à l’ensemble de la société. La revendication est rationnellement formulée. La question amazigh est désormais inscrite dans une problématique générale articulant histoire, identité, culture et développement. De ce fait, il a permis des convergences et des jonctions avec plusieurs segments de la société civile en gestation. Il est clairement apparu que le combat pour la réhabilitation de tous les éléments constitutifs de l’algérianité est indissociable du combat pour la construction d’un Etat moderne et la mise en place d’un système politique démocratique. Pour tout cela, le printemps berbère de 1980 a été un moment historique fort. D’ailleurs, le pouvoir, en plus de la répression physique, réagira très vite sur plusieurs registres. Il organisera, par exemple, une saisie discrète et minutieuse de tous les livres de Mammeri, Yacine, Marx, Lénine et inondera les librairies de publications de prédicateurs et autres « douktours » intégristes. Il apportera un soutien direct aux activistes islamistes dans les campus et cités universitaires afin de contenir le mouvement estudiantin libre. L’assassinat de Kamel Amzal est malheureusement l’un des résultats de cette stratégie.

-  Quel regard peut-on porter sur le chemin parcouru, 30 ans après ?

Le printemps berbère a rallumé la flamme du militantisme, en veille depuis le mouvement national. Il a produit des idées et des problématiques en rupture avec les canons de l’idéologie officielle. Il a brisé le mur de la peur et du silence. Il a ébranlé la dictature et ouvert la voie de la contestation publique. Trois décennies après, tout s’inverse. L’espoir a laissé place au désenchantement et la passion à la lassitude. Le désengagement politique et le desséchement intellectuel ont atteint un niveau inquiétant.

-  Selon vous, à quoi ce désengagement est-il dû ?

Il y a d’abord cette double pression intolérable qu’exercent le pouvoir par le haut et l’islamisme par le bas. Le champ dans lequel devait se construire l’alternative politique au système en place est pris en étau par ces deux autoritarismes. Il y a ensuite l’irruption de la violence dans ses formes les plus abjectes. L’insécurité et l’usure d’un côté et l’irrésistible attrait de la mangeoire de l’autre ont réussi à casser tous les ressorts de la société. L’indifférence, voire la complicité de la communauté internationale et l’arrivée ou plutôt le retour de Bouteflika au pouvoir ont accentué et accéléré ce phénomène de déconstruction politique et sociale. Il ne reste que l’émeute pour se faire entendre. Un mode d’expression que le pouvoir favorise particulièrement car relevant du registre du protopolitique. C’est-à-dire ne menaçant en rien la nature du système.

-  Vous parlez de déconstruction politique et sociale. Comment le système Bouteflika a-t-il réussi, en une dizaine d’années, cette déconstruction ?

Bouteflika est revenu au pouvoir dans des conditions particulières qu’il est inutile de rappeler. Son caractère et sa démarche versatile ont créé une confusion indescriptible et trompé presque tout le monde. Par ailleurs, le début de son règne a coïncidé avec une stabilisation du prix du baril de pétrole à un niveau élevé, le retour d’une forte pluviométrie et les attentats qui ont ciblé les USA en septembre 2001. La simultanéité de ces trois facteurs exogènes a constitué pour lui l’occasion inespérée de s’émanciper vis-à-vis des éternels « faiseurs de rois » et de procéder à un remodelage du système à sa convenance. D’un mode centralisé sous la forme de cercles concentriques avec l’institution militaire comme noyau, on est passé à une configuration éclatée en plusieurs sphères de pouvoir dont l’institution présidentielle représente le centre de gravité. On est vite tentés de voir là un passage de relais forcé ou négocié des militaires aux civils. Il n’en est rien. En fait, c’est juste un partage des territoires. Cette configuration éclatée ne peut être viable et fonctionnelle que si elle est légitimée par les structures traditionnelles à solidarité primordiale. Ce qui explique, en partie, l’irruption des tribus à l’Est, des zaouïas à l’Ouest et des archs en Kabylie. Jamais les conflits communautaires n’ont été aussi nombreux ni aussi exacerbés. L’exemple du M’zab est à cet égard caractéristique.

-  Vous faites référence au phénomène de la corruption, dont on connaît aujourd’hui l’ampleur…

Oui. Les dignitaires du régime eux-mêmes reconnaissent que la corruption a atteint des seuils intolérables et qu’il est temps d’y mettre un terme. Il paraît que le Président a instruit dans le sens d’une lutte implacable et sans merci contre ce fléau. Je voudrais faire deux remarques à ce propos. La première concerne cet intérêt subit pour la lutte contre la corruption. Qui peut croire une seule seconde à la sincérité d’une telle posture quand on sait que la presse indépendante est sous haute surveillance, la justice aux ordres et l’opposition réduite au silence ? On ne peut rien faire en l’absence de contre-pouvoirs reconnus. Les récents scandales étalés sur la place publique ne sont en fait que l’expression d’une guerre de clans par déballages interposés. La seconde remarque a trait au phénomène lui-même. Nous ne sommes pas face à une pratique marginale en écart avec la règle légale. Nous sommes plutôt en présence d’un véritable mode d’accès à la rente, en harmonie parfaite avec la nature du système. Le nouveau code des valeurs qu’on tente d’imposer dans l’imaginaire social repose sur un double postulat : la combine comme voie par excellence d’enrichissement et la proximité avec le pouvoir comme unique garantie d’ascension sociale.

-  L’Algérie est-elle donc condamnée à reporter éternellement sa transition démocratique ?

Il serait intéressant de s’interroger sur la nature exacte des obstacles à la transition démocratique dans notre pays. S’agit-il d’une spécificité liée à notre histoire ou de quelque pesanteur inhérente à notre culture ou à nos structures sociales ? Quel est le poids du système politique actuel dans cette résistance au changement ? L’état de sous-développement de notre économie ou encore l’Islam sont-ils des forces d’inertie ? Pourquoi la communauté internationale pratique-t-elle le régime de deux poids, deux mesures en imposant le respect des droits de l’homme aux uns et en accordant des dérogations aux autres ? L’abandon du terrain religieux aux islamistes avec leurs interprétations étroites et l’opposition entretenue entre Islam et démocratie par certains prétendus libéraux ont été très dommageables à la cause démocratique. Il n’y a pas de voie royale pour la transition démocratique. Chaque peuple puise dans ses ressources historiques, philosophiques, culturelles, religieuses, sociologiques et autres les constituants et matériaux nécessaires à la réalisation d’un destin collectif. Il n’y a pas de théorie générale en la matière. Si la responsabilité incombe au pouvoir, elle est aussi celle de la société. Il y a un grand effort à faire sur soi si on veut prétendre à des lendemains meilleurs. Il faut réinventer le militantisme par une reprise des luttes quotidiennes autour de questions concrètes. Comme il est tout aussi impératif de repenser de façon sérieuse le rapport entre les principes et les contraintes pour ne sombrer ni dans un idéalisme stérile ni dans un compromis diluant. Pour terminer, je voudrais saisir l’occasion qui m’est offerte, en cette journée du 20 avril, pour rendre un hommage particulier à des militants qui nous ont quittés. Je demande à tous d’avoir une pensée pour Matoub Lounès, Berdous Maâmar, Rachedi M’hamed, Bacha Mustapha, Boukrif Salah, Zadi Farid, Naït Haddad Mohand Ourabah et Belache Elhacène.

|Bio express

- Né le 14 décembre 1959, Djamel Zenati est titulaire d’un DES en mathématiques. Son parcours de militant, il l’entame très tôt à l’université de Tizi Ouzou où il fonde la première organisation estudiantine indépendante de l’UGTA. Syndicaliste, il est également l’un des animateurs les plus en vue du MCB. Arrêté le 20 avril 1980, il est le plus jeune détenu du fameux groupe des 24. En août 1980, Djamel Zenati participe activement au séminaire de Yakouren durant lequel il fonde, avec d’autres activistes, le groupe musical contestataire Debza. En mai 1981, il participe aux événements de Béjaïa. Arrêté par les services de sécurité, il écope de 4 ans de prison, mais il est libéré au bout de 8 mois de détention à Constantine. A partir de 1992, « un rapprochement objectif » se fait avec le FFS. Pendant le boycott scolaire, il est désigné porte-parole de l’une des ailes du MCB. Il est également l’un des principaux négociateurs avec le gouvernement Sifi. En 1997, Djamel Zenati est élu député sur une liste FFS, même s’il avoue n’avoir jamais été militant de ce parti. Pendant la présidentielle de 1999, il est directeur de campagne d’Aït Ahmed dont il devient, par ailleurs, conseiller politique. Il ne prendra ses distances avec le FFS qu’en 2002, après la décision du parti de prendre part aux élections locales.|

Par Djamel Alilat

Le peuple amazigh, communément appelé berbère, est le premier connu sur toute l’étendue de l’Afrique du Nord et du Sahel. Son territoire s’étend de la mer Méditerranée au nord au Burkina Faso au sud et de la Mauritanie à l’ouest à l’oasis de Siwa (sous administration égyptienne) à l’est. Il faut ajouter à ce vaste espace les îles Canaries, actuellement espagnoles.

La position géostratégique de cette partie du monde a entraîné la convoitise des différentes puissances à travers les siècles. Tamazgha (Berbèrie) a eu à subir de nombreuses conquêtes dont la première, phénicienne, remonte à 1110 avant J.-C. Quatre siècles durant, les Romains ont mené une politique de colonisation avant d’être remplacés, pendant un siècle, par les Vandales puis par les Byzantins durant un autre siècle.

L’affaiblissement de ce dernier empire a profité aux Arabes qui, après 70 années d’âpres luttes, se sont imposés par l’Islam. Cette contrée n’a pas non plus échappé à la voracité des Ottomans qui n’ont pas eu beaucoup de peine à s’y installer après avoir été sollicités pour une aide contre les incursions européennes.

Le 5 juillet 1830, la puissance française débarque près de la capitale et mène une politique coloniale des plus injustes pendant 130 longues années. Près de huit années de guerre ont été nécessaires pour aboutir, en 1962, à l’indépendance.
L’amazighophonie dans le monde

Aujourd’hui, on estime que le tamazight est parlé par 20% à 30% des Algériens, et 40 à 50 % des Marocains. Le nombre des Touaregs est estimé à 1 000 000 et il faut compter avec les 50 000 Tunisiens amazighophones ainsi que les populations de Libye dont nous n’avons aucune estimation. Il s’agit bien entendu de chiffres approximatifs vus, probablement, à la baisse. Il n’y a eu, en effet, aucun recensement linguistique(1) dans les pays d’Afrique du nord qui continuent de nier, malgré quelques petites avancées, le fait amazigh. Il faut aussi souligner que toutes les zones amazighophones sont aujourd’hui situées dans les montagnes ou le sud, qui correspondent aux zones de retraite après les diverses batailles livrées contre les occupants successifs. Vivant sur des territoires pauvres, les Imazighen (Berbères) ont été contraints d’émigrer, ce qui explique la très forte diaspora à travers le monde (principalement en Europe).

C’est ainsi qu’actuellement en France, Le berbère est l’une des langues les plus répandues après le français.

L’amazighophonie en Algérie

L’amazighophonie occupe aujourd’hui un espace discontinu en Algérie. La langue arabe a, par phénomène de substitution, occupé des territoires de plus en plus grands. Déjà au début du XIe siècle, les Banu Hillal (Arabes chassés de Haute Egypte) ont subrepticement imposé l’arabe comme langue savante. Les Almohades (royaume amazigh) les avaient, en effet, utilisés comme scribes, une fonction très valorisante à l’époque. Langue du Coran, la langue arabe a toujours bénéficié du caractère sacré, un statut qui lui a permis de gagner du terrain sur la langue amazigh, profane et sous-valorisée. C’est ainsi que des régions encore totalement amazighophones au début du XXe siècle, à l’exemple de la Kabylie des Babors, sont actuellement complètement arabisées.
L’arabe, présenté comme l’alter-ego du français par le Mouvement national algérien et comme langue unifiante du monde arabe, a été indécemment instrumentalisé politiquement. Seule langue apte à procurer un statut social, elle a fini par mettre en péril la langue première de l’Afrique du Nord, le tamazigh. Malgré tout, on retrouve encore des pôles importants d’amazighophonie : la Kabylie, les Aurès, le M’zab et le pays touareg. D’autres territoires beaucoup plus petits tels que le Chenoua (région de Tipaza, à l’est d’Alger) ou les Zenata dans la région d’Adrar continuent de survivre dans un environnement franchement hostile. Cette population berbérophone est très approximativement estimée à six à huit millions d’individus.
Quelques particularismes des régions amazighophones algériennes

Chaque région amazighophone a eu son propre parcours. La Kabylie, géographiquement proche de la capitale, a bénéficié, très tôt, des apports de l’école française. Région montagneuse et pauvre, elle a été et est encore, dans une moindre mesure, un réservoir d’émigration vers l’Europe et notamment la France. Pour ces raisons, la francophonie est fortement implantée et les valeurs dites universelles ont une réalité sociale. Frondeuse et fortement revendicatrice, la Kabylie a été — et demeure — un foyer de contestation politique.
Le pays aurésien est également une région montagneuse et pauvre. Menant une vie pastorale, les Chaouis (Aurésiens) ont peu émigré et ont été injustement très souvent raillés avec pour conséquence une forte insécurité linguistique. Le mouvement islahiste (mouvement islamique des années trente) y a eu un très fort impact, expliquant une tendance à l’arabisation et à la pratique religieuse. La jeunesse a, depuis les années quatre-vingt, pris conscience du fait amazigh et a créé son propre mouvement, le Mouvement culturel amazigh (MCA). Le pays chaoui rejoint ainsi la Kabylie dans la revendication identitaire.
Le M’zab est caractérisé par une particularité religieuse, l’ibadisme, un courant religieux fondamentaliste musulman, officiel dans le seul sultanat d’Oman et partout ailleurs fortement minoritaire. Cette spécificité a longtemps été à l’origine d’un repli sur eux-mêmes, d’autant qu’ils subissaient et continuent de subir une absolue intolérance de la part des autres musulmans (de nombreux événements sanglants ont lieu épisodiquement). Commerçants discrets et pacifiques, les Mozabites se sont très peu impliqués dans la vie politique. Ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt que la jeunesse mozabite a commencé, timidement, à s’intéresser à la question amazigh.
Le pays touareg est, lui, très loin des centres de décision politique (2000 km d’Alger). Nomades, les « hommes bleus » ont pour la plupart peu fréquenté l’école et ont, conséquemment, gardé toutes leurs traditions. Leur dialecte, pour avoir peu emprunté aux autres langues, est perçu comme un réservoir linguistique pour la construction d’une langue amazigh normativisée. Une petite élite a rejoint depuis quelque temps le mouvement revendicatif berbériste du nord algérien. Les petits îlots amazighophones (Chenoua et ksour) n’ont pas de spécificité particulière, sinon qu’elles, aussi, sont impliquées, aujourd’hui dans ce même mouvement de contestation culturaliste même s’il reste encore discret.
Le fait amazigh et la politique d’arabisation en Algérie

Les vicissitudes de l’histoire ont fait qu’aujourd’hui, l’amazigh est réduite au rang de langue dominée. Etat centralisateur de type jacobin, l’Algérie appréhende le tamazight comme facteur pouvant porter atteinte à l’unité nationale. Tout droit à la différence, toute diversité linguistique sont perçus comme éléments pouvant déstabiliser les institutions établies. La langue amazigh sera considérée comme dialecte local, avec toute la connotation négative que cela suppose, et l’arabe littéraire aura statut de langue nationale et officielle avec tous les honneurs que cela implique, c’est-à-dire l’octroi de tous les moyens matériels et humains nécessaires à son épanouissement et à sa diffusion.
Le tamazight sera, dès lors, confiné à l’usage domestique et perçu comme instrument de communication de l’inculte, développant ainsi chez les berbérophones une « insécurité linguistique » profonde. Nombre de berbérophones parleront, dès lors, l’arabe ou le français en présence d’un étranger. Hégémonique, voire impérialiste, la langue arabe devient valorisante du fait qu’elle procure un statut social par le biais d’une carrière professionnelle ou politique. Le tamazight, non reconnu institutionnellement, sera voué à la disparition car jugé inefficace au plan économique. L’arabe va devenir la « langue ambassadrice » tandis que le tamazight sera destiné à la consommation locale.
Cette hégémonie de l’arabe est en fait liée à son imposition par l’Etat qui en a fait un instrument de pouvoir. Une politique de généralisation de la langue arabe a, pour cela, été instituée et des campagnes d’arabisation ont été mises en place durant de nombreuses années. Tous les travailleurs qui ne participaient pas au cours obligatoires dans les administrations et usines étaient sanctionnés. Tout travailleur qui ne pouvait justifier d’un niveau de maîtrise de la langue arabe ne pouvait prétendre à un avancement professionnel. C’est dire tout l’acharnement pour imposer la langue arabe littéraire au détriment des langues du peuple (tamazight et arabe algérien) et de la langue du travail, le français.
Malgré tout, la langue amazigh n’a rien perdu de sa vitalité. Au contraire, toute tentative de l’Etat pour « désamazighiser » l’Algérie s’est soldée par un raffermissement de la lutte pour imposer le fait amazigh.

Le mouvement de revendication et le printemps amazigh

La première prise de conscience identitaire et linguistique remonte au début du siècle avec les écrivains autochtones de langue française. Ces derniers ont osé par leurs écrits (apologie de la civilisation et de la langue berbère) entrer en subversion face à la France « civilisatrice ». Le mouvement nationaliste, dans toutes ses composantes, n’a lui-même pas laissé le moindre espace à ces langue et identité millénaires. Dès les années vingt, les milieux nationalistes opposent, par mimétisme, la nation algérienne à la nation française, la langue arabe à la langue française et l’Islam au Christianisme. Le sort de l’amazighité (berbèrité) est dès lors scellé. Il n’y a plus de place à l’identité, culture et langue amazighes. On n’hésite d’ailleurs pas à éliminer tous les militants qui refusent de se couler dans le moule arabo-islamique.
Pourtant, dès les années quarante, le discours revendicatif en matière de droit linguistique et identitaire devient explicite (crise dite berbèriste de 1949 : pour la première fois, des militants du mouvement national ont revendiqué la dimension amazighe du peuple algérien). La contestation (politique et culturelle) mise au placard durant la guerre de libération reprendra dès les première années de l’indépendance, d’autant que le clan favorable à l’Orient avait pris les rênes du pays par la force (l’armée des frontières algéro-marocaines s’était ménagée et préparée pour ce faire).
D’abord culturelle, avec les cours tolérés de tamazight dispensés par Mouloud Mammeri (écrivain et professeur d’université d’origine kabyle, considéré comme le père spirituel du mouvement culturel berbère), la revendication s’est rapidement politisée. Il y a eu bien entendu l’apport indéniable de l’Académie Berbère malgré ses quelques excès. En 1975, il y a eu l’affaire dite des « poseurs de bombes ». Un groupe de jeunes kabyles, dont des universitaires, avaient, en effet, déposé de nuit dans des lieux symboliques (imprimerie d’Etat) des explosifs de faible puissance. Arrêtés, ils sont condamnés à de lourdes peines (perpétuité). 1978 aura été le redémarrage de l’activité politique clandestine. De jeunes cadres ont décidé de redonner vie à un parti (Front des Forces Socialistes) qui avait pris les armes en 1963, en Kabylie, contre un pouvoir autocratique. Ce sont précisément ces mêmes militants qui encadreront les événements de Tizi- Ouzou (Kabylie) de 1980, dits Printemps amazigh.
Mouloud Mammeri, invité par la communauté universitaire de Tizi-Ouzou pour une conférence sur la poésie kabyle ancienne s’est vu interdit de parole par les autorités politiques locales. Il n’en fallait pas plus pour que s’organisent des manifestations de rue qui ont pris rapidement des allures d’insurrection. Les étudiants et travailleurs de l’université, de l’hôpital et des unités économiques se sont mis hors-la-loi et ont décidé de placer leurs structures respectives en autogestion. Durant deux semaines, l’Etat s’était totalement effacé avant d’intervenir brutalement avec la prise d’assaut de l’université et de l’hôpital, les deux foyers où s’organisait la lutte.
Cette intervention musclée (Opération Mizrana) s’est soldée par des centaines de blessés et de nombreuses arrestations. Vingt-quatre responsables (médecins, professeurs d’université, étudiants et autres travailleurs) ont été déférés devant la Cour de sûreté de l’Etat avec comme chef d’accusation « organisation clandestine visant au renversement du gouvernement, intelligence avec l’étranger » passible de la peine capitale. Loin de pacifier la Kabylie, cette répression a entraîné un mouvement pré-sécessionniste. Les gouvernants ont été, dès lors, amenés à libérer les détenus avec pour effet immédiat une baisse de tension.
La contestation va pourtant se massifier et la prise de conscience s’amplifier. Les populations amazighophones (principalement kabyles) entrent dans un cycle alternant acquis et répression. Ainsi, petit à petit, le peuple autochtone mordille dans l’édifice arabo-islamique et réussit, grâce à sa ténacité, à maintenir des pressions sur un pouvoir qui n’a pas d’autre choix que de céder, par moment, face à cette détermination pacifique.


Le Mouvement Culturel Berbère est né avec ses principales revendications qui se résument en
1- démocratie et liberté d’expression ;
2- enseignement des langues populaires : tamazight et arabe dialectal. Dans un deuxième temps, ce mouvement exigera le statut de langue nationale et officielle de la langue amazighe. L’ouverture du pays, avec l’instauration du multipartisme (1989), a donné beaucoup d’espoirs trop vite déçus. Le MCB organise, alors, une marche pacifique qui a drainé plus d’un million de personnes à Alger en 1990. Résultat, deux départements d’enseignement de langue amazighe sont ouverts en Kabylie. Ces deux structures universitaires ont eu le mérite de former les premiers magisters de langue amazighe. Puis, de nouveau, silence. Cette organisation va appeler en 1994 à la « grève du cartable » pour exiger l’enseignement du tamazight.
Cette année va se solder par une année blanche pour tous les écoliers, lycéens et universitaires kabyles. Le pouvoir cède une fois de plus. Cette grève de cours aura permis l’introduction, certes timide, de l’enseignement du tamazight dans les structures éducatives de l’Etat. Il fut également mis en place un Haut commissariat à l’amazighité (HCA), institution rattachée la présidence de la République, chargée théoriquement de promouvoir, diffuser et démarrer l’enseignement de la langue berbère. En fait, une institution d’« intégration/récupération », qui n’agira que timidement, les moyens réels n’ayant jamais été mis à la disposition de ses responsables. Huit années après, son impact reste très limité. Les moyens humains, matériels et financiers qui lui sont octroyés ne permettent guère que l’organisation de quelques colloques scientifiques ou rencontres culturelles.
C’est également le cas du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de Tamazight (CNPLET), un centre de recherche chargé, entre autres, d’aménager la langue amazighe. Une structure, de fait, mort-née puisque sa mission était déjà caduque à sa création. Rattaché au ministère de l’Education nationale et non au ministère de l’enseignement supérieur, le CNPLET, la recherche, qui est sa principale activité, lui est interdite.
Et puis, ces promesses électorales du président de la République concernant la création d’un Conseil Supérieur à l’Amazighité et d’une Académie Amazighe. Promesses réitérées par le président de la République durant deux campagnes présidentielles consécutives mais jamais tenues.
Le statut de l’enseignement du tamazight a toutefois évolué. Les départements sont devenus instituts à part entière et les premières « vagues » de licenciés sont déjà en poste. Il faut, toutefois, relativiser ces succès puisque le nombre d’élèves ne cesse de diminuer, les autorités administratives exerçant de fortes contraintes (exigence d’une autorisation paternelle, refus d’enseignement du tamazight par certains chefs d’établissement, absence de perspectives professionnelles…). Afin d’internationaliser leur lutte pour « l’égalité linguistique », les mouvements algérien, marocain, libyen mais aussi de la diaspora se mobilisent et créent dès 1994 le Congrès mondial amazigh (CMA) qui participent depuis (malgré les inévitables divergences qui existent en son sein) à la quasi-totalité des rencontres, colloques et autres regroupements organisés par l’ONU et les structures para-onusiennes ainsi que celles des organisations chargées des droits de l’homme.
Le mouvement social de Kabylie dit « Printemps noir » et le statut de langue nationale

L’assassinat d’un jeune lycéen dans un village de Tizi-Ouzou (haute Kabylie) par un gendarme (avril 2001 correspondant au vingt-et-unième anniversaire du Printemps amazigh ) au sein- même de la gendarmerie, va entraîner cette région dans une tourmente qui se soldera par une hécatombe. 123 jeunes mourront sous les balles des gendarmes et des centaines d’autres resteront handicapés à vie. Dès après le meurtre de ce lycéen, se sont organisées d’une manière spontanée de gigantesques manifestations. Au même moment, la gendarmerie torturera un autre jeune dans un village de Béjaïa (Petite Kabylie). Tout fait donc penser à une provocation réfléchie en haut lieu, d’autant qu’ordre a été donné à ce corps d’élite de tirer à vue. Des enfants à peine adolescents ont été abattus dans le dos par balles explosives (certificats médicaux, photographies, bandes vidéo, témoignages écrits et sonores… à l’appui).
Le mouvement Aârch (confédération de tribus) s’organise et se structure. Chaque village et chaque quartier de Kabylie désignera ses délégués pour les représenter au niveau des coordinations où se prennent les décisions. Indépendamment des manifestations quasi-quotidiennes organisées localement, il fut décidé une marche à Alger. 500 000 à un million de personnes (selon les sources) ont fait le déplacement. L’Etat va, une fois de plus, recourir à la répression. Des incendies, et destructions de biens publics et privés sont perpétrés, dit-on, par des forces de sécurité, pour soulever la population algéroise à qui les pouvoirs publics ont fait appel pour défendre leur capitale. Ont suivi de nombreuses arrestations qui n’ont en rien freiné la fougue des jeunes kabyles.
Au contraire, le mouvement social s’amplifie et des comités de solidarité voient le jour dans les Aurès et dans l’Algérois. Les nombreuses rencontres (dites conclaves) aboutiront à la rédaction d’une plate-forme reprenant globalement les revendications du MCB ainsi que quelques autres plus syndicales que politiques.
Devant l’ampleur du mouvement, le gouvernement algérien va faire entériner la décision du président de la République, octroyant à la langue berbère le statut de langue nationale pour amener un apaisement, la force brutale n’ayant pas eu les effets escomptés. Pourtant, ce nouvel acquis n’a rien changé. Aucune obligation faite à l’Etat par ce nouveau statut n’a été honorée. Tamazight, comme langue, reste le parent pauvre de la politique linguistique algérienne. Aucun budget spécial n’est venu réparer, un tant soit peu, cette injustice historique. L’enseignement qui est dispensé dans certains cycles et quasiment dans la seule Kabylie (foyer de contestation) reste sans effet puisque sans dividende matériel et/ou symbolique.
Il faut compter aussi avec les tentatives permanentes de diviser le maigre corps enseignant et les élèves sur le choix de la transcription (arabe, tifinagh ou latin) alors que la communauté amazighophone (pour le moins kabylophone qui regroupe le plus grands nombre d’élèves) a tranché en faveur de l’alphabet latin. En effet, la quasi totalité de la communauté amazighophone (locuteurs et universitaires), HCA et MCB ont opté pour le caractère latin. Si des arguments « scientifiques » ont été avancés par les deux premiers acteurs, le MCB justifie son choix par des raisons idéologiques. Il s’agit pour ses militants de choisir un « camps », celui de l’universalité. L’option du tifinagh au Maroc n’a pas eu d’impact sur l’Algérie dont la mesure où ce choix est perçu comme une volonté de la monarchie d’aller vers un compromis entre les « arabisants » et les « francisants ». Le caractère archaïque de cet alphabet (consonantique et sans cursive) ne peut, a vrai dire, permettre une bonne évolution à la langue. Seul l’effet nostalgique est pris en compte en Algérie, raison pour laquelle il est fréquent de rencontrer des écriteaux dans cet alphabet en Kabylie et dans les Aurès.


La constitution algérienne et la question amazighe

La constitution de 1976 aura été précédée par un « show médiatique » exceptionnel. La parole a été donnée au peuple dans les nombreuses rencontres organisés par les autorités à travers tout le pays. Finalement, la montagne aura accouché d’une souris. Rien n’a été pris en compte et les gouvernants reconduiront, cette fois-ci constitutionnellement, l’idéologie arabo-islamique. Les services secrets algériens auront fait une belle moisson puisque ces débats leur ont permis de repérer tous les défenseurs de l’amazighité. La première révision constitutionnelle aura lieu en 1989, alors que le régime commençait à s’essouffler. S’il est fait référence au passé numide (berbère) dans son préambule, cette loi fondamentale va re-consacrer le caractère islamique et arabe de l’Algérie.
Il faut attendre la révision constitutionnelle du 28 novembre 1996 pour voir apparaître pour la première fois le terme amazigh. L’identité algérienne a été revue et corrigée puisqu’il est dit (dans le préambule, en caractère gras) que ses composantes fondamentales sont islamiques, arabes et amazighes. Il faut préciser, néanmoins, qu’aucune loi ne reprend dans le corps du texte cette dernière composante. Les événements du Printemps noir auront eu pour conséquence d’inclure en 2002 un article (3bis) accordant à la langue tamazight le statut de langue nationale. Un statut purement symbolique dont le seul but était de calmer les esprits. Trop tard, beaucoup de sang avait coulé. Cet acquis qui aurait été accueilli comme un plein succès en d’autres temps est passé inaperçu, la facture ayant été trop chèrement payée.
2003, l’année des extrêmes

L’année 2003 aura été à la fois l’année de la plus grande répression contre les populations civiles mais aussi celle des plus grandes avancées en matière d’amazighité. La détermination du mouvement aârch a contraint le pouvoir à accepter des négociations avec ses délégués sur la base d’une plate-forme portant des revendications difficilement concevables en d’autres temps. C’est ainsi qu’il est demandé explicitement, en plus des revendications habituelles du MCB (tamazight, langue nationale et officielle), le départ du corps de la gendarmerie de Kabylie.
Une demande satisfaite en partie puisque de nombreuses brigades ont, pour un temps, quitté leurs casernes. Il faut préciser que le pouvoir n’a fait que louvoyer durant toute l’année en accordant le dialogue à des faux représentants appelés par dérision, « délégués taïwan ». La pression sur les pouvoirs publics a abouti aussi à la libération des prévenus ainsi que, comme nous l’avons dit plus haut, au statut de langue nationale pour le tamazight. 2003 est également l’année qui précède les élections présidentielles (qui auront lieu au printemps 2004), ce qui explique l’inhabituelle volonté de l’Etat d’arriver à une solution négociée au plus tôt. Tout est donc fait pour accélérer le processus et certains délégués étaient déjà acquis au projet du chef du gouvernement chargé par le président de la République du « dossier kabyle ».
D’autres délégués tiennent à faire adopter, en l’état, la plate-forme dite scellée et non négociable. Le mouvement social, dans sa deuxième composante, a appelé, en effet, au boycott des élections législatives et des élections locales en Kabylie.
Un boycott largement suivi par les populations

C’est ainsi que certains députés ou maires ont été élus avec moins de 10 voix et ont siégé, malgré tout, dans les institutions. Malgré l’exigence du départ de ceux qu’on appelle, dès lors, les « indus-élus », le pouvoir fait la sourde oreille et prétexte que la loi n’a pas prévu de seuil minimum en matière de voix . Le mouvement se retrouvera, rapidement, à la croisée des chemins. La scission qui existe en son sein (dialoguistes et non dialoguistes) l’aura largement affaibli et le pouvoir exploitera une situation avec le résultat que lon sait.
2003 a été aussi marqué par l’organisation du troisième séminaire du MCB. C’est en juillet que le Mouvement culturel berbère (jusqu’à présent sans existence légale) s’est doté d’une plate-forme idéologique et pris la décision d’aller vers un premier congrès (les circonstances n’ont pas permis de le tenir à ce jour). Si le troisième séminaire s’est déroulé en Kabylie pour des raisons pratiques (seul lieu où l’organisation ne pose pas de gros problèmes), il faut souligner les fortes délégations des Aurès, M’zab, Chenoua. Un message a été également envoyé par les Touaregs qui n’ont pu se déplacer. Vents chaud et glacial auront tour à tour soufflé en 2003 sur une Kabylie qui continue de courir éperdument après la paix.

Conclusion

Nous avons vu combien est complexe le règlement de la question amzigh dans un pays fortement centralisé et fonctionnant sur l’unité de pensée. Nous avons également compris que les acquis sont toujours le résultat d’âpres luttes et qu’ils ne sont jamais irréversibles. Quand bien même le statut de langue nationale (article 3bis de la constitution) était respecté par le pouvoir, la langue tamazight ne peut véritablement s’épanouir sans le statut de langue officielle, tout au moins dans les zones du pays où existe une forte demande sociale. Un statut de co-officialité (avec l’arabe) qui reste, malheureusement, incompatible avec l’actuel Etat-nation. Un Etat (plus jacobin encore que celui de son concepteur, la France) qui, par nature, est intolérant et par conséquence injuste. En vérité, la réponse aux problèmes identitaire, culturel et linguistique, en Algérie, réside dans le changement de la nature de l’Etat. Seul un mode d’administration de la nation qui accorde des espaces d’autonomie à chaque région (Etat unitaire régionalisé) peut apaiser une situation tendue et porteuse de dérives que les populations et le Mouvement culturel berbère ont su, jusqu’à présent, éviter.

M. L. : Universitaire
Une version plus courte de ce texte a été publiée dans The indigenous world 2004 (IWGIA / ONU)
(1) En 1966, le recensement algérien mentionne la composante berbère, mais il est entaché de nombreuses irrégularités.

Source : elwatan.com

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Mohand Akli Haddadou, écrivain, spécialiste de la question berbère au Midi LIbre
«Toute nouvelle institution servant la langue et la culture berbères est la bienvenue»
17 Avril 2010

Mohand Akli Haddadou est docteur d’Etat en linguistique berbère, il enseigne à l’université de la lexicologie berbère. Il est l’un des spécialistes reconnus dans le domaine amazigh. Auteur de plusieurs publications, Mohand-Akli Haddadou a même fait des incursions en islamologie. Il a publié, entre autres ,«Guide de la culture et de la langue berbères», «Défense et illustration de la langue berbère», «Les Berbères célèbres», «L’interprétation des rêves dans l’islam» et «Le Coran et les grandes énigmes de l’univers».

Midi Libre : 30 ans sont déjà passés depuis le Printemps berbère. Quel est l’état des lieux de la revendication berbère en Algérie ?


Mohand Akli Haddadou : La situation a beaucoup changé. Les événements d’avril 1980 ont non seulement fait évoluer la question berbère en Algérie et, d’une façon générale au Maghreb, mais hâté le processus de démocratisation dans notre pays. Octobre 1988 a été – bien qu’on ne le reconnaisse pas toujours- une conséquence de ce mouvement. Bien sûr, les acquis ont été longs à venir et, en 1985, pour soutenir mon troisième cycle de linguistique berbère à l’étranger, j’ai dû peiner pour obtenir mon autorisation de sortie. En 2003, j’ai soutenu un doctorat de linguistique berbère, en Algérie —c’est même le premier doctorat d’Etat en berbère soutenu en Algérie— et j’enseigne dans une université algérienne. Je dispose même, avec mes collègues, d’un laboratoire financé par l’Etat. J’ai fait soutenir une quinzaine de magistères et je fais préparer une dizaine d’autres. Ce témoignage personnel montre tous les efforts qui ont été faits, notamment depuis les années 2000, par l’Etat en matière de promotion de tamazight.

Tamazight a été introduite dans plusieurs domaines (médias, enseignement, audiovisuels…). Comment expliquez-vous sa non officialisation ?
L’officialisation de la langue berbère a toujours été l’objectif des militants, mais aussi de tous ceux qui tiennent à la survie de cette langue ancestrale. C’est l’officialisation qui permet l’utilisation et, dans les domaines de la vie quotidienne, d’une langue, notamment dans l’enseignement et l’administration. Le berbère, en Algérie, est aujourd’hui en position de semi-officialisation puisqu’il est introduit à l’école qui est, rappelons-le, pour utiliser une expression aujourd’hui banalisée, un ’’appareil idéologique de l’Etat’’. Personnellement, et en tant que linguiste, je suis pour l’officialisation de la langue, mais seulement après son aménagement, c’est à dire après l’avoir préparé à assumer par la modernisation de son vocabulaire les tâches qu’on veut lui faire assumer.

Que pensez-vous de la chaîne 4 de télévision algérienne dédiée à la culture amazighe ?
Toute nouvelle institution servant la langue et la culture berbères est la bienvenue. C’est une nouvelle tribune pour la langue et la culture il faut l’encourager. Des centaines de créateurs, jeunes et moins jeunes, cherchent des moyens d’expression: cette télévision doit leur donner l’occasion de faire valoir leurs talents.

Que doit-on à votre avis faire pour généraliser une langue nationale à l’ensemble du pays ?
Une langue se propage quand on la parle. Personne n’ignore que le berbère n’est que la langue d’une partie des Algériens, la majorité étant arabophone. Cela ne veut pas dire que ces Algériens ne sont pas des Berbères : ils ont pour des raisons historiques et sociologiques, perdu l’usage du berbère. Il appartient aux berbérophones de leur faire retrouver l’envie d’apprendre de nouveau le berbère et de se sentir pleinement berbères, tout en gardant les autres valeurs de l’identité algérienne, l’arabe et l’Islam, qui sont également partagées avec les berbérophones. Il est bon que des départements de berbère soient créés dans toutes les universités algériennes, notamment dans la capitale.

Comment expliquez-vous le manque de spécialistes ?
Aujourd’hui, les deux départements de berbère à Tizi-Ouzou et à Béjaia forment les futurs spécialistes. Déjà, près d’une centaine de magistères ont été soutenus et des dizaines d’autres sont en préparation. Mais les spécialistes de rang magistral manquent.

A votre avis quel est le facteur essentiel qui empêcherait la création de l’académie berbère ?
Cette académie dont on parle depuis plus d’une année existe dans les textes ainsi qu’un conseil supérieur de la langue amazighe. C’est sans doute une question de temps pour mettre les choses au point. Je ne pense pas qu’il y ait volonté d’empêchement, puisqu’il existe d’autres institutions chargées de la promotion du berbère.

Quel est le système d’écriture adéquat pour la transcription de cette langue, tifinagh, latin ou arabe ?
Au plan scientifique, une langue peut-être transcrite dans n’importe quel alphabet. Le persan, une langue indo-européenne est transcrit en caractères arabes, le maltais, une langue sémitique dérivée de l’arabe est transcrit en caractère latins. Il appartiendra aux utilisateurs de décider quel système employer. Beaucoup sont favorables au latin, certains à l’arabe, moi je pense qu’il ne faut pas négliger le tifinagh qui peut régler la querelle!

L’autre problème qui se pose est celui du parler. Que faire pour l’unification des dialectes ?
C’est l’usage qui va pousser vers la convergence des dialectes. L’école, la radio, la télévision, en unifiant le vocabulaire et les nouvelles terminologies, peuvent aider dans cette tâche.

Existe-t-il un lectorat amazigh ?
Il est encore faible. Il manque les habitudes de lecture. L’école pourrait aider à installer ces habitudes.

On assiste à un phénomène curieux : au moment où tamazight prend de plus en plus de place sur le plan politique, le nombre de berbérophones diminue. Qu’en pensez-vous ?
C’est le prix du progrès. Les berbérophones ne sont plus cantonnés dans leurs villages, et puis, ils sont de plus en plus en contact avec d’autres langues et d’autres cultures.
K. H.

______________

Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Tabou kabyle
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

Si une hirondelle ne fait pas le printemps, combien en faut-il pour le faire ? La météo n’est pas terrible- terrible et le printemps ne sera pas berbère, comme il y a trente ans. Trop de nuages dans le ciel pré-chaotique… Eh oui, c’est le trentième anniversaire du Printemps berbère, pour ceux qui ne sont pas ou qui se refusent à être au parfum…
Vous savez les manifestations de 1980… la conférence de Mouloud Mammeri annulée par le wali… Les étudiants qui manifestent et puis cette mobilisation de toute la ville de Tizi-Ouzou, s’étendant à la Kabylie avant de gagner Alger… Ça prend tellement d’ampleur que le pouvoir décide de résoudre le problème de la seule manière qu’il connaisse depuis toujours : en envoyant l’armée ! … Ce faisant, il perd sur toute la ligne… Coups de baïonnette, arrestations, Cour de sûreté de l’Etat, tout cela n’a pas empêché que la consubstantialité entre revendication culturaliste et exigences démocratiques fassent leur chemin de concert, et que, fécondées et relayées par d’autres luttes, elles s’imposent dans le débat algérien d’aujourd’hui. Rien ne vient de rien. Ce qui est triste, c’est que le pouvoir continue de péjorer et de minimiser l’apport des ces manifestations pacifiques au basculement du débat politique algérien dans la modernité. Qui osait parler, avant que ça ne se libère en s’épanouissant, précisément avec le Printemps berbère, de droits de l’homme, de liberté de la presse, etc. ? Maintenant que c’est devenu banal, bien évidemment, tout le monde refait l’histoire en la resserrant bien dans sa petite lorgnette… Mais en ces temps-là, le « soutien à la direction révolutionnaire » était le credo et toute revendication qui contrariait la vision dogmatique des maîtres était forcément une de ces perfides menées de l’impérialisme… Ce qui est triste donc, ce n’est pas tant que le même pouvoir, perpétué par d’autres hommes reste enferré dans la même fixité d’idées mais qu’une sorte d’anti-berbérisme, bien que non formulé, fait appréhender, même parmi les intellectuels les plus… allez disons, les plus sympathiques, ce tournant de l’histoire algérienne comme une simple manifestation régionale lors de laquelle des Indiens supplièrent de pouvoir parler leur langue dans leur réserve… Erreur, ou pire, mauvaise foi… Le Printemps berbère est la première grande manifestation populaire dans l’Algérie indépendante à exiger autre chose que du pain. C’est la première fois que la population proteste aussi massivement, en interpellant frontalement le pouvoir. Rien qu’à ce titre déjà, c’est à graver… Sans compter que si on écoutait attentivement le message des revendications, on s’apercevrait sans peine de leur caractère national et démocratique. Ce qu’elles revendiquaient? Parbleu ! Les libertés individuelles et démocratiques, combats des sociétés modernes, verrouillées à l’époque par l’unipartisme du FLN et aujourd’hui par un pluralisme de façade… Rebelotte en 2001… L’Etat algérien, capturé par des clans, décide, après avoir obtenu grâce à des provocations avérées que la Kabylie se soulève, de faire la guerre à une partie du pays. Pour faire une guerre, il faut des armes de guerre, et on sait que les pandores ne s’en sont pas privés. Là aussi, c’est comme si la Kabylie se soulevait au nom de toute l’Algérie. Il suffit de prendre en compte la fameuse plateforme d’El-Kseur pour mesurer la portée politique nationale de ce qu’exigeait le mouvement citoyen. Mais une fois encore, le pouvoir joue sur du billard. Dès qu’il entend des pétitions de justice, de progrès, de démocratie, venant de Kabylie, il découvre un appui inespéré parmi ses plus virulents opposants. La détestation commune de la Kabylie est un ferment assez fort pour réunir dans la même chéchia pouvoir et opposition épidermique… Et avec ça, on vient dire qu’il n’y a pas de problème kabyle ! Mais si, il existe. Mais pas là où on veut le mettre. Il est dans la tête de beaucoup de responsables et de militants issus du nationalisme canal historique ou d’époque tardive. Sous les applaudissements de militants de la démocratie de troisième dimension, c’est-à-dire invisibles, le pouvoir a réprimé systématiquement les mouvements venant de Kabylie, au prétexte qu’ils seraient le fait de «la main de l’étranger» exactement comme l’administration coloniale stigmatisait le soulèvement révolutionnaire de 1954 comme une manœuvre du Caire et de Moscou. Hélas, ce n’est pas la seule similitude ! De même que le FLN en était venu à mettre en œuvre une radicalité anticoloniale claire et nette, en conséquence de la surdité coloniale aux souffrances des colonisés, le pouvoir algérien autoalimente l’exacerbation de l’intransigeance kabyle en alternant, dans la réponse aux questions nationales posées par la Kabylie, répression et ruse. Pas besoin de se cacher la face, il y a un problème kabyle. Sinon, il n’y aurait pas de solutions… L’ampleur que commence à prendre le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) est un symptôme de ce que la gestion manœuvrière de la revendication berbéro-démocratique par le pouvoir, en usant de la force, l’a poussé à se contraindre en question kabyle. Et ce n’est bien sûr pas en diabolisant encore une fois ce qui échappe au contrôle, qu’on réussira à relever les défis, résoudre les problèmes et apaiser le pays. Gouverner, c’est écouter… Le problème kabyle n’est ni ethnique, ni seulement culturel… Il est politique et démocratique. Il incarne tous les échecs du pouvoir. En ce trentième anniversaire du Printemps berbère, il est utile de rappeler les propos du général Giap qui disait du colonialisme qu’il était un mauvais élève, parce qu’il n’apprenait pas ses leçons. Il n’est pas le seul !

A. M.


Une réponse à “La question berbère en Algérie, âpres luttes, acquis réversibles”

  1. Benmoussa dit :

    Une ambiance de fin de règne :

    Il souffle, ces derniers mois, un étrange air de fin de règne, en Algérie.

    Une fin de règne pitoyable, voire même un suicide collectif !

    Cupides et obstinés, les dirigeants imposés au peuple algérien depuis 1999 coulent et entraînent le pays dans leur chute libre dramatique.

    Leurs tares, leurs carences et leurs limites structurelles apparaissent aujourd’hui au grand jour mais ils persistent dans leur fuite en avant suicidaire, qui fait de notre pays la risée du monde entier malgré son formidable potentiel humain et financier.

    En panne d’imagination tragique, le gouvernement algérien est incapable de se réunir au rythme naturel de tous les gouvernements du monde, c’est-à-dire une fois par semaine ou, au pire, une fois par mois.

    El Watan et Le Soir d’Algérie consacrent leur « une » d’aujourd’hui à la mise à mort de la La Cour des Comptes par les pouvoirs publics.

    Chers compatriotes, aujourd’hui, c’est toute l’Algérie qui se meurt et nous serons tous implacablement jugés, un jour ou l’autre, pour notre complicité, notre complaisance coupable ou notre lâcheté, par nos enfants qui la regardent sombrer sans pouvoir rien faire pour elle et pour nous.

    Le Président de la République dépérit à vue d’œil.

    Il est dans l’incapacité d’assumer le minimum de ses obligations constitutionnelles.

    Il ne doit pas aggraver son cas déjà désespéré.

    Il doit démissionner d’urgence et emporter avec lui les prédateurs qu’il a ramenés avec lui en 1999 et qui sont autant que lui responsables de la corruption généralisée qui mine les institutions de l’Etat et la société algérienne.

    Comme dirait l’épouse américano-palestinienne de son âme damnée, Chakib Khelil, « Fat el awan ya habibi ».

    Cette situation, grosse de tous les risques et fortement préjudiciable à notre pays, dans tous les domaines, ne doit plus durer car elle n’est pas une fatalité mais un choix délibéré effectué par des aventuriers, qui pratiquent la politique criminelle de la terre brûlée pour cacher leur incompétence et leur immoralité.

    Gordon Brown, 59 ans, qui vient d’être chassé du pouvoir en Grande Bretagne par la paire de quadras David Cameron et Nick Clegg, paraît comme un jeunot devant les antiquités autoproclamées dirigeants de notre pays depuis 1999.

    Vivement un Cameron, un Obama ou un Zapatero algérien !

    Cela nous permettra de combler le décalage générationnel qui existe entre les dirigeants algériens actuels, d’une part et la grande majorité du peuple algérien et la majorité de leurs homologues étrangers, d’autre part et de rétablir d’urgence la communication interrompue au détriment de notre pays, de plus en plus esseulé et triste.

    Il faut d’urgence le sortir de l’état de stagnation générale que lui impose la logique sénile qui le prend en otage et lui redonner le sourire juvénile, dont il a besoin pour aller de l’avant et cesser d’etre prisonnier du passé, de leur passé.

    Les nations avancent en faisant face et en relevant les défis qu’elles rencontrent et non pas en multipliant les concessions aux forces de l’inertie et de la régression, comme n’a cessé de le faire Bouteflika, depuis 1999.

    Les syndicats indépendants et les autres forces vives de la société algérienne en pleine mutation constituent le moteur pour l’émancipation du peuple algérien des reliquats de l’époque de la pensée unique, qui a fait beaucoup de mal à notre pays.

    Moussa Benmoussa

    http://amnistie.centerblog.net

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